‹ Fables de Fontaine avec les notes de ChampfortChapitre 12 sur 86 · IMITATION DE THÉOCRITE · texte numérisé non relu

IMITATION DE THÉOCRITE

A Mabame de la Mesanoere.

Aimable fille d'une mcre A qui seule aujourd'hui mille cœurs font la cour, Sans ceux que l'ami lié rend soigneux de vous plaire. Et quelques-uns encor que vous garde Tamour ,

Je ne puis qu'en cette préface

Je ne partage entre elle et vous Un peu de cet encens qu'on recueille au Parnasse ^ Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.

Je vous dirai donc. . • . Mais tout dire ,

Ce serait trop , il faut choisir ,

Ménageant ma voix. et ma lyre, Qui bientôt vont manquer de force et de loisir. Je louerai seulement un cœur plein de tendresse , Ces nobles sentimens , ces grâces , cet esprit : Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse, Sans celle dont sur vous l'éloge réjaillit.

Gardez d'environner ces roses

De trop d'épines. Si jamais

L'amour vous dit les mêmes choses :

Il les dît mieux que je ne fais :

r. 4' Q ij *

Aussi saît-îl punir ceux qui ferment Toreillc A ses conseils : vous l'allez voir.

Jadis une jeune merveille Méprisait de ce dieu le souverain pouvoir:

On l'appelait Alcimadure; Fier et farouche objet , toujours couraut aux bois, Toujours sautant aux prés , dansant sur la verdure ,

£t ne connaissant autres loix Que son caprice: au reste égalant les plus belles ,

Et surpassant les plus cruelles , •

N'ayant trait qui ne plût, pas mêmeen ses rigueurs. Quelle Peut-on trouvée au fort de ses faveurs! Le jeune et beau Daphnis , berger de noble race, L'aima pour son malheur : jamais la moindre grâce, Ni le moindre regard , ni le moindre mot enfin Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain.

Las de continuer une poursuite vaine ,

Il ne songea plus qu'à mourir :

Le désespoir le fit courir

A la porte de l'inhumaine.

Hélas ! ce fut aux vents qu'il raconta sa peine ;

On ne daigna lui faire ouvrir Cette maison fatale , où , parmi ses compagnes , L'ingrate , pour le jour de sa nativité ,

Joignait aux fleurs de sa beauté Les trésors des jardins et des vertes campagnes : J'espérais, cria-t-il, expirer à vos jeux.

FABLES, LIV. XIL 245

Mais je vous suis trop odLeiix , Et ne m'étonne pas , qu'ainsi que tout le reste , Vous me refusiez même un plaisir si funeste.

Mon père , après ma mort , et je l'en ai chargé ,

Doit mettre à vos pieds l'héritage

Que votre cœur a négligé.

Je veux que l'on y joigne aussi le pâturage ,

Tous mes troupeaux avec mon chien;

Et que du reste de mon bien

Mes compagnons fondent un temple ,

Où votre image se contemple , Renouvellantde fleurs l'autel à tout moment.

J'aurai , près de ce temple, un simple monument.

On gravera sur la bordure :

« DaPHNIS mourut d'amour 5 PASSANT ARRETE - TOI J

» Pleure, et dis : Celui-ci succo3iba sous la loi » De la cruelle Alcimadure».

A ces mots , par la Parque il se sentit atteint : Il aurait poursuivi , la douleur le prévint:

Son ingrate sortit triomphante et parée.

On voulut, mais en vain , l'arrêter un moment , Pour donner quelques pleurs au sort de son amant» Elle insulta toujours au fils de Cjthérée , Menant , dès ce soir même , au mépris de ses loix ,. Ses compagnes danser autour de sa statue.

Le dieu tomba sur elle , et l'accabla du poids :

Une voix sortit de la nue ; Echo redit ces mots dans les airs épandus :

« Que tout aime a présent, l'insensible n'est plus -.

Cependant de Daphnis l'ombre auStyx descendue Frémît , et s'étonna la voyant accourir.

Tout TErebe entendit cette belle homicide S'excuser au berger , qui ne daigna l'ouir , Non plus qu'Ajax Ulysse , et Didon son perfide.

FABLE XXVII L

Philémon et Baucis.

A MONSEIONEUR LE DUC DE V ZJ!f l>^Wm.

l\ I l'or , ni la grandeur ne nous rendent heureux : Ces deux divinités n'accordent à nos vœux Que des biens peu certains , qu'un plaisir peu tranquill Des soucis dévorans, c'est l'éternel asyle :

Véritable vautour que le fils de Japet Représente enchaîné sur son triste sommet.

L'humbletoît est exempt d'un tribut si funeste ; Le sage y vit en paix , et méprise le reste.

Content de ses douceurs , errant parmi les bois , Il regarde à ses pieds les favoris des rois ; Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne , Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. Approche-t-il du but , quitte-t-il ce séjour ; Rienne trouble sa fin 9 c'est le soir d'un beau jour.

Philcraon et Baucis nous en offrent Texera pie ; Tousdeux virent changer leurcabane en un temple. Hjménée et TAniour , par des désirs constans j Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux printemps N i le temps, ni Thy men n'éteignirent leur flamme ; Clotho prenait plaisir à filer cette trame.

Ils surent cultiver , sans se voir assistés , licur enclos et leur champ par deux fois vingt étés. £ux seuls ils composaient toute leur république : Heureux de ne devoir à pas un domestique liC plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient! Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendaient ; li 'amitié modéra leurs feux sans les détruire , £t par des traits d'amour sut encor se produire. Ils habitaient un boiu*g plein de gens , dont le cœur Joignait aux duretés un sentiment moqueur.

Jupiter résolut d'abolir cette engeance.

Il part avec son fils , le dieu de l'éloquetice ; Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux. IVIille logis j sont , un seul ne s'ouvre aux dieux. Prêts enfin de quitter un séjour si profane , Ils virent à Técart une étroite cabane , Demeure hospitalière , humble et chaste maison. Mercure frappe , on ouvre : aussi-tôt Philémon ' Vient au-devant des dieùx,et leur tient ce langage! Vous me semblez tous deux fatigués du voyage / Reposez-vous ; usez du peu que nous avons :

L'^aide des dieux a fait que nous le conservons ;

Qiv

Usez-en : saluez ces pénates d'argile.

Jamais le ciel ne fut aux humains si facile , Que quand Jupiter même était de simple bois : Depuis qu'on Ta fait d'or , il est sourd à nos voix. Baucis , ne tardez point , faites tiédir cette onde ; Encor que le pouvoir au désir ne réponde, Nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus. Quelques restes de feu sous la cendre épandus. D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent: Des branches de bois sec aussi-tôt s'enflammèrent L'onde tiède , on lava les pieds des voyageurs. Pli i lé mon les pria d'excuser ces longueurs ; Et pour tromper l'ennui d'une atlente importune, Il ciitrehtit les dieux , non point sur la fortune, Sur ses jeux , sur la pompe et la grandeur des rois , Mais sur ce que les champs , les vergers et les bois Ont de plus innocent , de plus doux , de plus rare. Cependant par Baucis le festin se prépare.

La table où Ton servit le champêtre repas , Fut d'ais non façonnes à l'aide du compas :

Encore assure-t-on , si l'histoire en est crue , Qu'en un de ses supports le temps l'avait rompue. Baucis en égala les appuis chancelans Du débris d'un vieux vase , autre injure des ans. Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :

Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solemnelles. Le linge orne de fleurs fut couvert, pour tout meti , D'un peu de lait, de fruits , et des dons de Cérès.

Les divins voyageurs , altérés de leur course , Mêlaient au vin grossier le crystal d'une source. Plus le vase versait , moins il s'allait vidant. Fhllémon reconnut ce^iracle évident:

Baucisn'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèrent ; A ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent. Jupiter leur parut avec ces noîrs sourcils Qui font trembler les cieux sur leurs pôles assis. Grand Dieu , dit Philémon , excusez notre faute : Quelshumains auraient cru recevoir un tel hôte ? Ces mets , nous l'avouons , sont peu délicieux ; Mais quand nous serions rois , que donner à des dieux? C'est le cœur qui fait tout: que la terre et que Tonde Apprêtent un repas pour les maîtres du monde , Ils lui préféreront les seuls présens du cœur. Baucis sort à ces mots pour réparer l'erreur. Dans le verger courait une perdrix privée , Et par de tendres soins dès Tenfance élevée : Elle en veut faire un mets , et la poursuit en vain ; La volatille échappe à sa tremblante main :

Entre les pieds des dieux elle cherche un asyle : Ce recours à l'oiseau ne fut pas inutile :

Jupiter intercède. Et déjà les vallons

Voyaientl'ombreen croissant tomber du haut des monts. Les dieux sortent enfin , et font sortir leurs hôtes. De ce bourg , dit Jupin, je veux punir les fautes. Suivez-nous : toi, Mercure , appelle les vapeurs. O gens dors ! vous n'ouvrez vos logis , ni vos cœurs.

25o LA FONTAINE,

Il dît , et les autans troublent déjà la plaine. Nos deux époux suivaient , ne marchant qu^avec peine. Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans. Moitié secours des dieux , moitié peur , se hâtads , Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent. A leurs pieds aussi-tôt cent nuages crevèrent. Des ministres du dieu les escadrons flottans Entraînèrent sans choix animaux, habitant , Arbres , maisons , vergers , toute cette demeure : Sans vestiges du bourg , tout disparut sur l'heure. Les vieillards déploraient ces sévères destins. Les animaux périr ! Car encor les humains , Tous avaient dû tomber sous les célestes armes. Baucis en répandit en secret quelques larmes. Cepend^ntPhumble toit devient temple : etses murs Changent leur frêleenduiten marbres les plus durs. De pilastres massifs les cloisons revêtues , En moins de deux instans s'élèvent jusqu'aux nues; Le chaume devient or , tout brille en ce pourprîs : Tous ces événemens sont peints sur les lambris. Loin , bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle ; Ceux-ci furent tracés d'une main immortelle.

Nos deux époux , surpris , étonnés , confondus , Se crurent, par miracle, en l'Olympe rendus.

Vous comblez, dirent-ils , vos moindres créatures : Aurions-nous bien le cœur et Iç^s mains assez pures , Pour présider ici sur les honneurs divins , Et , prêtres , vous offrir les vœux des pèlerins ?

FABLES, LIV. XII. i5i

Jupiter exauça leur prière innocente.

Hélas! dit Fhilémon , si votre main puissante Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels , Ensemble nous mourrions en servant vos autels : Clotho ferait d'un coup ce double sacrifice : D'autres mains nous rendraient un vain et triste office. Je ne pleurerais point celle-ci , ni ses yeux Ke troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux. Jupiter , à ce vœu , fut encor favorable.

Mais oserai- je dire un fait presque incroyable ? Un jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis , Ils contaient cette histoire aux pèlerins ravis , La troupe à l'entour d'eux debout prêtait l'oreille. Fhilémon leur disait: Ce lieu plein de merveille N'a pas toujours servi de temple aux immortels. Un bourg était autour , ennemi des autels , Gens barbares , gens durs , habitacles d'impies : Du céleste courroux tous furent les hosties ; Il ne resta que nous d'un si triste débris :

Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris : Jupiter l'y peignit. En contant ces annales , Fhilémon regardait Baucis par intervales :

Elle devenait arbre , et lui tendait les bras : Il veut lui tendre aussi les siens , et ne peut pas ; Il veut parler , l'écorce a sa langue pressée ; L'un et l'autre se dit adieu de la pensée :

Le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois. D'ctonnement la troupe, ainsi qu'eux^ perdla voix;

Même instant , mômesortà leur fin les entraîne : Bâucis devient tilleul , Phîlémon devient chcne. On les va voir encor , afin de mériter Les douceurs qu'en lijmen Amour leur fit goiiter. Ils courbent sous le poids des ofTrandes sans nombre. Pour peu quedcs épouxséjournent sous leurombre, Ils s'aiment jusqu'au bout , maigre Teffortdes ans. Ah ! si. . . . Mais autre part j'ai porté mes présens. Célébrons seulement cette métamorphose.

De fidèles témoins m'ayant conté la chose , Clio me conseilla de l'étendre en ces vers , Qui pourront quelque jour l'apprendre à l'univers. Quelque jour on verra chez les races futures , Sous l'appui d'un grand nom passer ces aventures. Vendôme, consentez au los que j'en attends ; Faites-moi triompher de l'Envie et du Temps ;

Enchaînez ces démons,que sur nous ilsn'attentent, Ennemis des héros et de ceux qui les chantent. Je voudrais pouvoir dire en un stjle assez haut. Qu'ayant mille vertus, vous n'avez mil défaut. Toutes les célébrer serait œuvre infinie ; L'entreprise demande un plus vaste génie ; Car quel mérite enfin ne vous fait estimer :

Sans parler de celui qui force à vous aimer ? Vous joignez à ces dons Tamour des beaux ouvrages ; Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages ; Don du ciel , (jui peut seul tenir lieu des présens Que nous font ù regret le travail et les ans.

FABLES, LIV. XII. 2j3

Peu de gens élevés , peu d'autres encor même , Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime. Si quelque enfant des dieux les possède,c 'est vous; Je Tose , dans ces vers , soutenir devant tous. Clio , sur son giron , à l'exemple d'Homère , Vient de les retoucher , attentive à vous plaire : On dit qu'elle et ses sœurs , par l'ordre d'Apollon , Transportent dans Anet tout le sacré vallon:

Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages Des arbres dont ce lieu va border ses rivages ! Puissent-ils, tout d'un coup, élever leurs sourcils, Comme on vit autrefois Philémon et Baucis î

FABLE XXIX

Les Filles de Minée.

«JE chante dans mes vers les filles de Minée ,

Troupe aux arts de Pallas dès l'enfance adonnée.

Et de qui le travail fit entrer en courroux

Bacchus , à juste droit, de ses honneurs jaloux.

Tout dieu veut aux humains se faire reconnaître.

On ne voit point les champs répondre aux soins du maître ,

Si dans les jours sacrés , autour de ses guérets ,

Il ne marche en triomphe en Thonneur de Cérès.

La Grèce était en jeux pour le fils de Sémèle. Seules on vit trois sœurs condamner ce saint zèle.

â54 LA FONTAIN E,

Alcithoé , rainée , ayant pris ses fuseaux , Dit aux autres : Quoi donc ? toujours des dieuxnoavti L'Olympe ne peut plus contenir tant de têtes, Ni Tan fournir des jours assez pour tant de fêtes. Je ne dis rien des vœux dus aux travaux divers De ce dieu qui purgea de monstres Tunivers : Mais à quoi sert Bacchus,qu'à causer des querelle» , Affaiblir les plus sains , enlaidir les plus belles , Souvent mener au Styx par de tristes chemins? Et nous irons chômer la peste des humains ?

Pour moi , j^ai résolu de poursuivre ma tâche. Se donne ce jour-ci qui voudra du relâche , Ces mains n'en prendront point. Je suis encor d^avis Que nous rendions le temps moins long par des récits Toutes trois , tour-à-tour, racontons quelque histoire Je pourrais retrouver sans peine en ma mémoire Du monarque des dieux les divers changemens ; Mais comme chacun sait tous ces événemens , Disons ce que l'amour inspire à nos pareilles : Non toutefois qu'il faille,en contant ses merveilles, Accoutumer nos cœurs à goûter son poison , Car, ainsi que Bacchus , il trouble la raison. Rccitons-nous les maux que ses biens nous attirent. Alcithoé se tut , et ses sœurs applaudirent.

Après quelques momcns , haussant un peu la voix, Dans Thèbes, rcprit-clle , on conte qu'autrefois Deux jeunes cœurs s'aimaient d'une égale tendresse Py rame, c'est l'amant, eutThisbé pour maîtresse.

FABLES, LIV. XIL 2^.5

Jamais couple ne fut si bien assorti qu^eux : L^un bien fait, Tautre belle , agréables tous deux. Tous deux dignes de plaire , ils s^aiti^rcnt sans peine ; D^autant plutôt épris qu^une invincible haine Divisant leurs parens, ces deux amans imit , Et concourut aux traits dont TAniour se servit. Le hasard , non le choix , avait rendu voisines Leurs maisons, où régnaient ces guerres intestines : Ce fut un avantage à leurs désirs naissans.

Le cours en commença par des jeux innocens ; La première étincelle eut embrasé leur amc , Qu'ils ignoraient encor ce que c'était que flamme. Chacun favorisait leurs transports mutuels , Mais c'était à l'insu de leurs parens cruels. La défenseestun charme : on dit qu'elle assaisonne Les plaisirs , et sur-tout ceux (juc l'Amour nous donne. D^un des logis à l'autre , elle instruisit du moins Nos amans à se dire avec signes leurs soins. Ce léger réconfort ne les put satisfaire ; Il fallut recourir à quelque autre mystère.

Un vieux mur entr'ouvert séparait leurs maisons , Le temps avait miné ses antiques cloisons :

Là , souvent de leurs maux ils déploraient la cause; Les paroles passaient , mais c'était peu de cliose. Se plaignant d'un tel sort , Pyrame dit un jour : Chère Thisbé, le ciel veut qu'on s'aide en amour. Nous avons à nous voir une peine inBnie :

Fuyons de nos parens Tinjuste tyrannie ;

J'en ai d'autres en Grèce , Ils se tiendront heureux Que vous daigniez chercher un asjle chez eux: Leur amitié,liiirs biens,leur pouvoir , tout m'invite A prendre le parti dont je vous sollicite.

C'est votre seul repos qui me le fait choisir , Car je n'ose parler , hélas ! de mon désir :

Faut-il à votre gloire en faire un sacrifice? De crainte de vains bruits, faut-il que je languisse ? Ordonnez, j'y consens; tout me semblera doux; Je vous aime , Thisbé , moins pour moi que pour J'en pourrais dire autant , lui répartit l'amante ^^s^ Votre amour étant pure encor que véhémente , Je vous suivrai par-tout : notre commun repos Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos. Tant que de ma vertu je serai satisfaite , Je rirai des discours d'une langue indiscrète , Et m'abandonnerai sans crainte à votre ardeur , Contente que je suis des soins de ma pudeur.

Jugez ce que sentit Pjrame à ces paroles !

Je n'en fais point ici de peintures frivoles. Suppléez au peu d'art que le ciel mit en moi : Vous-mêmes peignez-vous cet amant hors de soi. Demain , dit-il , il faut sortir avant l'aurore ; N'attendez point les traits que son char fait éclore : Trouvez-vous aux degrés du terme de Cérès :

Là , nous nous attendrons ; le rivage est tout près ; Une barque es tau bord, les rameurs, le vent même, Tout,pour notre départ,montre une hâte extrême;

L'augure

L^augure en est heureux , notre sort va changer ; Et les dieux sont pour nous , si je sais bien juger. Thîsbé consent a tout : elle en donne pour gage Deux baisers , par le mur, arrêtés au passage. Heureux mur! tu devais servir mieux leur désir ; Ils n'obtinrent de toi qu'une ombre de plaisir. Le lendemain Thisbé sort et prévient Pjrame ; L'impatience , hélas ! maitresse de son ame , La fait arriver seule et saas guide aux degrés ; L'ombre et le jourluttaient dans les champs azurés. Une lionne vint , monstre imprimant la crainte , D'un carnage récent sa gueule est toute teinte. Thisbé fuit ; et son voile emporté par les airs , Source d'un sort cruel , tombe dans ces déserts. lia lionne le voit , le souille , le déchire ; Et l'ayant teint de sang , aux forêts se retire. Thisbé s'était cachée en un buisson épais.

Pyrame arrive et voit ces vestiges tous frais. O dieux ! que devient-il ? Un froid court dans ses veines : Il apperc^oit le voile étendu dans ces plaines : Il le lève : et le sang , joint aux traces des pas , li'empêche de douter d'un funeste trépas.

Thisbé , s'écria-t-il , Thisbé , je t'ai perdue ! Te voilÀ , par ma faute , aux enfers descendue î Je l'ai voulu : c'est moi qui suis le monstre afireux Par qui tu t'en vas voir le séjour ténébreux : Attends-moi; je te vais re j oindre aux rives sombres : Mais m'oserai-je à toi présenter chez les ombres ?

Jouis au moins du sang que je te vais offrir , Malheureux de n'avoir qu'une mort à souflfrîr. Il dit, et d'un poignard coupe aussi-tôt sa trame. Thisbé vient iThisbé voit tomber son cher Py rame. Que devient-elle aussi ? Tout lui manque à la fois. Les sens et les esprits aussi-bien que la voix. Elle revient enfin ; Clotho , pour l'amour d elle, Laisse à Pyrame ouvrir sa mourante prunelle.

Il ne regarde point la Ivmière des cieux :

Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux. Il voudrait lui parler , sa langue est retenue : Il témoigne mourir content de l'avoir vue.

Thisbé prend le poignard ; et découvrant son sein , Je n^accuserai point , dit-elle , ton dessein , Bien moins encor l'erreur de ton âme alarmée ; Ce serait t'accuser de m'avoir trop aimée.

Je ne t^aime pas moins : tu vas voir que mon cœur N'a non plus que le tien mérité son malheur.

Cher amant , reçois donc ce triste sacrifice. Sa main et le poignard font alors leur office: Elle tombe , et tombant , range ses vêtemens , Dernier trait depudeur , même aux derniers momens Les nymphes d'alentour lui donnèrent des larmes ; Et du sang des amans teignirent par des charmes Le fruit d'un miirier proche,et blanc jusqu'àce jour , Eternel monument d'u^i si parfait amour.

Cette histoire attendrit les filles de Minée: L'une accusait l'amant , l'autre la destinée ;

FABLES, LIV. XII. aSp

Et toutes , d'une voix , conclurent que nos cœurs De cette passion devraient êtrç vainqueurs.

Elle meurt quelquefois avant qu'être contente : L'est-elle? elle devient aussi-tôt languissante. Sans rhymen on n'en doit recueillir aucun fruit , Et cependant Thymen est ce qui la détruit.

Il y joint , dit Climène , une âpre jalousie, Poison le plus cruel dont Pâme soit saisie.

Je n'en veux pour témoin que l'erreur de Procrîs. Alcithoé ma sœur attachant vos esprits , Des tragiques amours vous a conté l'élite ; Celles que je vais dire ont aussi leur mérite. J'accourcirai le temps , ainsi qu'elle , a mon tour. Peu s'en faut que Phébus ne partage le jour ; A seë rayons perçans opposons quelques voiles : Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles. Je veux que sur la mienne, avant que d'être au soir, Un progrès tout nouveau se fasse appercevoir : Cependant donnez-moi quelque heure de silence , Ne vous rebutez point -de mon peu d'éloquence ; Souffrez-en les défauts; et songez seulement Au fniit qu'on peut tirer de cet événement.

Céphale aimait Procris ; il était aimé d'elle : Chacun se proposait leur hymen pour modèle; Ce qu'amour fait sentir de piquant et de doux , Comblait abondamment les vœux de ces époux.

Ils ne s'aimaient que trop : leurs soins et leur tendresse

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Ajnr Titiaienr fi» inmHnurs fnxmnc et de maîtresse t»* *IIei iTt^fr "SirôL effets jeinrire :

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Jm m':déreT *e* fem il pria rimmoitelle.

£!Ie le Et: Vàicour deriit ûmple amitié :

Rct'-.urnez . dit l'Anrorr , aTec rotir moitié ; Je ce troublerai plo^ToCre ardeur ni la sienne : Recevez iealemect ces marques de la mîenne.- ( C'était on jarelct touîoars sûr de ses coups. ) Un jour cette Procrls . qui ne rit que pour tous , Fera le désespoir de Totre âme charmée , Et vous aurez regret de l'avoir tant aimée.

Tout oracleest douteux , et porte un double sens ; Celui-ci mit d'abord notre époux en suspens ; J'aurai regret aux vœux que j'ai formés pour elle ? Et comment ? n'est-ce point qu'elle m'est infidelle? Ah ! fînissent mes jours plutôt que de le voir! 'ouvoDS toutefois ce que peut son devoir, mages aussi-tôt consultant la science ^

FABLES, LIV. XII. 26t

D'un feint adolescent il prend la ressemblance , S'en va trouver Procris , élève jusqu'aux cieux Ses beautés , qu'il soutient être dignes des dieux; Joint les pleurs aux soupirs, comme un amant sait faire > Et ne peut s'éclaîrcir par cet art ordinaire. Il fallut recourir à ce qui porte coup , Aux présens: il offrit, donna, promit beaucoup. Promit tant que Procris lui parut incertaine. Toute chose a son prix : voilà Céphale en peine ; Il renonce aux cités , s'en va dans les forêts , Conte aux vents , conte aux bois ses déplaisirs secrets j S'imagine , en chassant , dissiper son martyre : C'était pendant ces mois où le chaud qu'on respire, Oblige d'implorer l'haleine des zéphirs.

Doux vents , s'écriait-il , prêtez -moi des soupirs ; Venez , légers démons, par qui nos champs fleurissent. Aure , fais-les venir : je sais qu'ils t'obéissent ; Ton emploi dans ces lieux est de tout ranimer. On l'entendit , on crut qu'il venait de nommer Quelque objet de ses vœux, autre que son épouse. Elle en est avertie , et la voilà jalouse.

Maint voisin charitable entretient ses ennuis : Je ne le puis plus voir , dit-elle , que les nuits ; Il aime donc cette Aure , et me quitte pour elle ? Nous vous plaignons ; il l'aime , et sans cesse ill'appelle ; Les échos de ces lieux n'ont plus d'autres emplois Que celui d'enseigner le nom d'Aure à nos bois. Dana tous les environs le nom d'Aure résonne.

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xC2 LA FONTAINE,

P: ' ftf'Z i*33 srû qu'en passant on tous donne : L î-.'crr! qj'cn T pir:;d c*t de vous obliger. Eli? -n pr »nte , hclu ! et ne fait qu'v songer. L^s iir.i.-.î * :ct toctours de Itgtrre croyance ; S II î p-: i.Tilf rt conscrrer un rajron de prudence , ( J-r r'-. ciû: ie un zrand point , la prudence en amour) I!- -^ rrtîer.t aux rapports insensibles et sourds. >" ' !--e i poure ne fui Tune ni Tautre chose : Elle ^e îrveun jour; et lorsque tout repose , (^ ^e de r Aube au teint frais la charmante doucenr Force tout au sommeil , hormis cpielque chasseur, Elle cherche Céphale : un bois rofire à sa vue. Il invoque dcja cette Aure prétendue.

V ieD« me Toir , disait-il , chère déesse , accônn: Je n'en puis plus, je meurs , fais que par tonsecouis La peine que je sens se trouve soulagée.

JL épouse se prétend par ces mots outragée :

Eliccroit j trouver, non le sens qu'ils cachaient,

]\Iai< celui seulement que ses soupçonscherchaient. O tri.>te jalousie! ô passion aniére !

ï'ille d'un fol amour , que l'erreur a pour mère! (le (jr.'on voit par tes yeux cause assez d'embarras, Saii> voir encor par eux ce que l'on ne voit pas. Procris s'était cachée en la même retraite i^uun faon de l)iche avait pour demeure secrète: Il en sort ; cl le bruit trompe aussi-tôt l'époux. (Il j)h.:îe prend le dard , toujours sur de ses coups, Le lance en eet endroit , et perce sa jalouse :

FABLES, LIV. XLI. i53

Malheureux assassin d^une si chère épouse.

Un cri lui fait d'abord soupçonner quelque erreur ; II accourt , voit sa faute; et , tout plein de fureur , Du même javelot il veut s'ôter la vie.

L'Aurore et les Destins arrêtent cette envie. Cet office lui fut plus cruel qu'indulgent.

L'infortuné mari , sans cesse s'affligeant , Eût accru par ses pleurs le nomjDre des fontaines , Si la déesse enfin , pour terminer ses peines , N'eût obtenu du Sort que l'on tranchât ses j ours : Triste fin d'un hymen bien divers en son cours ! Fuyons ce nœud , mes sœurs , je ne puis trop le dire. Jugez par le meilleur quel peut être le pire. S'il ne nous est permis d'aimer que sous ses loix , N'aimons point. Ce dessein fut pris de toutes trois : Toutes trois pour chasser de si tristes pensées , A revoir leur travail se montrent empressées. Climène en un tissu riche , pénible et grand , Avait presque achevé le fameux différent D'entre le dieu des eaux et Pallas la savante. On voyait en lointain une ville naissante.

L'honneur de la nommer entre eux deux contesté , Dépendait du présent de chaque déité.

Neptune fit le sien d'un symbole de guerre.

Un coup de son trident fit sortir de la terre Un animal fougueux , un coursier plein d'ardeur. Chacun de ce présent admirait la grandeur.

Minerve l'effaça y donnant à la contrée

Riv

L'olivier , qui de paix est la marque assurée: £lle emporta le prix , et nomma la cité.

Athèiie offrit ses vœux à cette déité.

Pour les lui présenter on choisit cent pucelles ; Toutes sachant broder , aussi sages que belles. ^ Les premières portaient force présens divers ; Tout le reste entourait la déesse aux jeux pers. Avec un doux souris elle acceptait l'hommage, eu mène ayant enfin reployé son ouvrage , La jeune Iris commence en ces mots son récit

Rarement pour les pleurs mon talent réussit ; Je suivrai toutefois la matière imposée.

Télamon pour Cloris avait Pâme embrasée:

Cloris pour Télamon brûlait de son côté.

La naissance , Tesprit , les grâces , la beauté , Tout se trouvait en eux , hormis ce que les hommes Font marcher avanttoutdanslesiècleoimoussonime

Ce sont les biens , c'est Tor , mérite universel. Ces amans , quoiqu 'épris d'un désir mutuel , N'osaient au blond Hymen sacrifier encore , Faute de ce motal que tout le monde adore. Amour s'en passerait , Tautre état ne le peut: Soit raison , soit abus , le Sort ainsi le veut. Cette loi qui corrompt les douceurs de la vie , Fut par le jeune amant d'une autre erreur suivie» Le dcnion des combats vint troubler l'univers. Un pays contesté par des peuples divers

Engagea Télaraon dans un dur exercice.

Il quitta pour un temps raraoureuse milice.

Cloris j consentit , maïs non pas sans douleur. Il voulut mériter son estime et son cœur.

Pendant que ses exploits terminent la querelle , Un parent de Cloris meurt , et laisse à la belle D'amples possessions et d'immenses trésors :

Il habitait les lieux où Mars régnait alors.

La belle s'y transporte , et par-tout révérée , Par-tout des deux partis Cloris considérée , Voit de ses propres yeux les champs où Télamon Venait de consacrer un trophée à son nom.

Lui , de sa part accourt ; et tout couvert de gloire Il offre à ses amours le fruit de sa victoire. Leur rencontre se fit non loin de l'élément Qui doit être évité de tout heureux amant.

Dès ce jour l'âge d'or Icseût joints sans mystère : L'âge de fer en tout a coutume d'en faire.

Cloris ne voulut donc couronner tous ces biens Qu'au sein de sa patrie , et de l'aveu des siens. Tout chemin , hors la mer , alongeant leur souffrance , Ils commettent aux flots celte douce espérance. Zéphyre les suivait , quand , presque en arrivant, Un pirate survient , prend le dessus du vent , Jjes attaque , les bat. En vain , par sa vaillance , Télamon jusqu'au bout porte sa résistance :

Après un long combat son parti fut défait i Lui pris ; et ses efforts n'eurent pour tout eflèt

Qu'un esclavage indigne. O dieux , qui Peut pu croire! Le Sort , sans respecter ni son sang , ni sa gloire , Ni son bonheur prochain , ni les vœux de Cloris , Le fit être forçat aussi- tôt qu'il fut pris. Le Destin ne fut pas à Cloris si contraire ; Un célèbre marchand Tacheté du corsaire :

Il remmène ; et bientôt la belle , malgré soi , Au milieu de ses fers range tout sous sa loi. L'épouse du marchand la voit avec tendresse:

Ils en font leur compagne , et leur fils sa maitresse. — Chacun veut cet hymen : Cloris à leurs désirs Répondait seulement par de profonds soupirs.

Damon , c'était ce fils , lui tient ce doux langage : Vous soupirez toujours , toujours votre visage Baigné de pleurs, nous marque un déplaisir secret. Qu'avez-vous? vos beaux jeux verraient-ils à regret Ce que peuvent leurs traits , et l'excès dema flammes Rien ne vous force ici , découvrez-nous votre ame ; Cloris, c'est moi qui suis l'esclave , etnon pas vous ; Ces lieux , à votre gré , n'ont-ils rien d'assez doux ? Parlez , nous sommes prêts à changer de demeure, Mes parens m'ont promis de partir tout-à-Pheure. Ilegreltez-vous les biens que vous avez perdus? Tout le nôtre est à vous , ne le dédaignez plus : J'en sais qui l'agréeraient; j'ai su plaireà plus d'une: Pour vous , vous méritez toute une autre fortune : Quelle que soit la nôtre , usez-en : vous voyez Ce que nous possédons, et nous-mcme à vos pieds.

Ainsi parle Painon , et Cloris toute en larmes Lui répond en ces mots accompagnés de charmes : Vos moindrt^s qualités , et cet heureux séjour, Mémeaux fillesdes dieux donneraientde Tamour: Jugez donc si Cloris , esclave et malheureuse Voit TofFre de ces biens d'une âme dédaigneuse. Je sais quel est leur prix : mais de les accepter , Je ne puis ; et voudrais vous pouvoir écouter. Ce qui me le défend , ce n est point Tesclavage : Si toujours la naissance éleva mon courage , Je me vois , grâce aux dieux , en des mains où je puis Garder ces sentimens malgré tous mes ennuis.

Je puis même avouer ( hélas ! faut- il le dire ? ) QuW autre a sur mon cœur conservé son empire. Je chéris uç amant, ou mort , ou dans les fers ; Je prétends le chérir encor dans les enfers.

Pourriez-vous estimer le cœur d'une inconstante ; Je ne suis déjà plus aimable ni charmante , Cloris n'a plus ces traits que l'on trouvait si doux ^ Et , doublement esclave , est indigne de vous. Touchéde ce discours,Damon prend congé d'elle: Fujons , dit-il en soi , j'oublierai cette belle ; Tout passe , et même un jour ses larmes passeront ; Voyons ce que l'absence et le temps produiront. A ces mots il s'embarque , et , quittant le rivage ^ Il court de mer en mer , aborde en lieu sauvage , Trouve des malheureux de leurs fers échappés , Et sur le bord d'un bois à chasser occupés.

Télamon , de ce nombre , avait brisé sa chaîne : Aux regards de Damon il se présente à peine , Que son air , sa fierté , son esprit, tout enfin , Fait qu'à Tabord Damon admire son destin :

Fuis le plaint , puis l'emmène , et puis lui dit sa flamme D'une esclave , dit-il , je n'ai pu toucher l'ame ; Elle chérit un mort ! un mort , ce qui n'est plus , L'emporte dans son cœur ! mes vœux sont superflus: Là-dessus , de Cloris il lui fait la peinture. Télamon dans son âme admire l'aventure , Dissimule , et se laisse emmener au séjour Où Cloris lui conserve un si parfait amour.

Comme ifvoulait cacher avec soin sa fortune , Nulle peine pour lui n'était vile et commune. On apprend leur retour et leur débarquement; Cloris , se présentant à l'un et l'autre amant , Reconnaît Télamon sous un faix qui Taccable.

Ses chagrins le rendaient pourtant méconnaissable : Un œil indifférent à le voir eût erré , ' Tant la peine et l'amour l'avaient défiguré.

Le fardeau qu'il portait ne fut qu'un vain obstacle; Cloris le reconnaît , et tombe à ce spectacle : Elle perd tous ses sens et de honte et d'amour. Télamon , d'autre part , tombe presque à son tour. On demande à Cloris la cause de sa peine , Elle la dit : ce fut sans s'attirer de haine: Son récit ingénu redoubla la pitié Dans des cœurs prévenus d'une juste amitié.

Damon dit que son zèle avait changé de face ,

On le crut : cependant , quoi qu'on dise et qu'on fasse ,

D'un triomphe si doux Thonneur et le plaisir

Ne se perd qu'en laissant des restes de désir.

On crut pourtant Damon. Il restreignit son zèle

A sceller de l'hymen une union si belle ;

Et , par un sentiment à qui rien n'est égal ,

Il pria ses parens de doter son rival.

Il l'obtint , renonçant dès-lors à Phjménée.

Le soir étant venu de l'heureuse journée ,

Les noces se iaisaient à l'ombre d'un ormeau :

L'enfant d'un voisin vit s'y percher un corbeau :

Il fait partir de l'arc une flèche maudite ,

Perce les deux époux d'une atteinte subite.

Cloris mourut du coup , non s^ns que son amant

Attirât ses regards en ce dernier moment.

Il s'écrie en voyant finir ses destinées :

Quoi ! la Parque a tranché le cours de ses années?

Dieux , qui l'avez voulu , ne suffisait-il pas

Que la haine du Sort avançât mon trépas ?

En achevant ces mots , il acheva de vivre :

Son amour , non le coup , l'obligea de la suivre :

Blessé légèrement il passa chez les morts ;

Le Styx vit nos époux accourir sur ses bords;

Même accident finit leurs précieuses trames :

Même tombe eut leurs corps , même séjour leurs âmes.

Quelques-uns ont écrit (mais ce fait est peu sûr )

Que chacun d'eux devint statue et marbre dur.

zjo LA FONTAINE,

Le couple infortuné face à face repose.

Je ne garantis point cette métamorphose :

On en doute. On le croit plus que vous ne pensez , Dit Climène ; et cherchant dans les siècles passés Quelque exemple d'amour et de vertu parfaite , Tout ceci me fut dit par le sage interprète.

J'admirai , je plaignis ces amans malheureux ; On les allait unir : tout concourait pour eux; Ils touchaient au moment : Tattente en était sûre. Hélas ! il n'en est point de telle en la nature ; Sur le point de jouir tout s'enfuit de nos mains ; Les dieux se font un jeu de l'espoir des humains. Laissons , reprit Iris , cette triste pensée. La fête est vers sa fin , grâce au ciel , avancée ; Et nous avons passé tout ce temps en récits , Capables d'affliger les moins sombres esprits ! Effaçons , s'il se peut j leur image funeste : Je prétends de ce jour mieux employer le reste ; Et dire un changement, non d e corps^mais de cœur.^ Le miracle en est grand : Amour en fut l'auteur : Il en fait tous les jours de diverse manière. Je changerai de style en changeant de matière.

Zoon plaisait aux yeux , mais ce n'est pas assez :^ Son peu d'esprit , son humeur sombre , Rendaient ses talens mal placés :

Il fuyait les cités , il ne cherchait que l'ombre , Vivait parmi les bois , concitoyen des ours ,

Et passait sans aimer les plus beaux de ses jours. Nous avons condamné Tamour , m'allez-vous dire: J'en blâme en nous Tcxcès : mais je n^approuve pas

Qu'insensible aux plus doux appas ,

Jamais un homme ne soupire.

Hc quoi , ce long repos est-il d'un si grand prix ? Les morts sont donc heureux : ce n'est pas mon avis. Je veux des passions ; et si Tétat le pire

Est le ncant , je ne sais point De néant plus complet qu'un cœur froid à ce point. Zoon n'aimant donc rien , ne s'aimant pas lui-même , Vit lole endormie , et le vqilà Trappe :

Voilà son cœur développé.

Amour , par son savoir suprême , Ne Teut pas fait amant, qu'il en fit un héros. Zoon rend grâce au dieu qui troublait son repos : Il regarde en tremblant cette jeune merveille.

A la fin lole s'éveille :

Surprise et dans l'étonnement.

Elle veut fuir ; mais son amant

L'arrête , et lui tient ce langage :

Rareetcharmantobjet , pourquoi mefujez-vous ? Je ne suis plus celui qu'on trouvait si sauvage : C'est l'effet de vos traits , aussi puissans que doux : Ils m'ont l'âme , et l'esprit et la raison donnée.

' Souffrez que , vivant sous vos loix , J'emploie à vous servir des biens que je vous dois, lole y à ce discours encor plus étonnée ^

Rougît , et sans répondre elle court au hameau ^ Et raconte à chacun ce miracle nouveau.

Ses com pagnes d^abords^assemblent autour d'elle: Zoon suit en triomphe , et chacun applaudit.

Je ne vous dirai point , mes sœurs , tout ce qu'il fit:

Ni ses soins pour plaire à la belle.

Leur hymen se conclut : un satrape voisin ,

Le propre jour de cette fête ,

Enlève à Zoon sa conquête.

On ne soupçonnait point qu'il eût un tel dessein j Zoon accourt au bruit , recouvre ce cher gage Poursuit le ravisseur , et le joint , et l'engage

En un combat de main à main, lole en est le prix , aussi-bien que le juge. Le satrape vaincu trouve encor du refuge

En la bonté de son rival.

Hélas ! cette bonté lui devint inutile :

Il mourut du regret de cet hymen fatal.

Aux plus infortunés la tombe sert d'asyle.

Il prit pour héritière , en finissant ses jours , lole , qui mouilla de pleurs son mausolée.

Que sert-il d'être plaint quand l'àme est envolée? Ce satrape eût mieux fait d'oublier ses amours.

La jeune Iris à peine achevait cette histoire : Et ses sœurs avouaient qu'un chemin à la gloire C'est l'amour : on fait tout pour se voir estimé : Est-il quelque chemin plus court pour être aimé ?

Quel

Quel charme de s'ouïr louer par une bouche

Qui même , sans s'ouvrir, nousencban Je et nous touche !

Ainsi disaient ces sœurs. Un orage soudain

Jette un secret remords dans leur profane sein,

Bacchus entre , et sa cour, confus et long cortège :

Où sont , dit-il , ces sœurs à la main sacrilège ?

QuePallasles défende, et vienne en leur faveur

Opposer son égide à ma juste fureur :

Rien ne m'empêchera de punir leur offense :

Voyez , et qu'on se rie après de ma puissance.

Il n'eut pas dit,qu'on vil trois monstres au plancher,

Ailés , noirs et velus , en un coin s'attacher.

On cherche les trois sœurs ; on n'en voit nulle trace:

Leurs métiers sont brisés ; on élève en leur place

Une chapQlle au dieu père du vrai nectar.

Pallas a beau se plaindre , elle a beau prendre part

Au destin de ces sœurs par elle protégées.

Quand quelque dieu voyant ses bontés négligées ,

Nous fait sentir son ire , un autre n'y peut rien :

L'Olympe s'entretient en paix par ce moyen.

Profitons, s'il se peut, d'un si fameux exemple. Chômons: c'est faireassezqu'allerde temple en tcm,ple Rendre à chaque immortel les vœux qui lui sont dus : Les jours donnés aux dieux ne sont jamais perdus.

FABLE XX X

La Matrone d^Ephèse.

S'il est un conte usé , commun et rebattu , C'est celui qu'en ces vers j'accommode à ma guise.

Et pourquoi donc le choisis-tu?

Qui t'engage à cette entreprise?

N'a-t-ëlle pas déjà produit assez d'écrits ?

Quelle grâce aura ta matrone ,

Au prix de celle de Pétrone ?

Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits? Sans répondre aux censeurs , car c'est chose infinie, Voyons si dans mes vers je l'aurai rajeunie.

Dans Ephèse il fut autrefois Une dame en sagesse et vertus sans égale ,

Et , selon la commune voix , Ajant su raffiner sur l'amour conjugale.

Il n'était bruit que d'elle et de sa chasteté :

On fallait voir par rar-eté :

C'était l'honneur du sexe : heureuse sa patrie! Chaque mère à sa bru l'alléguait pour patron : Chaque époux la prônait à sa femme chérie:

D'elle descendent ceux de la Prudoterie ,

Antique et célèbre maison.

Son mari l'aimait d'amour folle.

II mourut. De dire comment,

Ce serait un cletâii frivole.

Il nioiirut; et son testament N'était plein que de legs qui l'auraient consolée , Si les biens réparaient la perte d'iui mari

Amoureux autant que chcrî- Mainte veuve pourtant fait la déchevclée , (^ui n'abandonne pas le soin du demeurant , Et du bien qu'elle aura, fait le compreen pleurant» Celle-ci , par ses cris mettait tout en alarme :

Celle-ci faisait un vacarme , Un bruit et des regrets à percer tous les cœurs ,

Bien qu'on sache (]u'eu ces malheurs , De quelque desespoir qu'une ame soit atteinte , La douleur es t toujours moins forte que la plainte ; Toujours un peu de fliste entre parmi les pleurs. Chacun fit son devoir de dire à rallligce , Que tout a sa mesure , et que de tels regrets

Pourraient pécher par leur excès :

Chacun rendit par-là sa douleur rengrégée.

Enfin ne voulant plus jouir de la clarté

Que son époux avait perdue , Elle entre dans sa tombe , en ferme volonté

D'accompagner cette ombre aux enfers descendue. Et vojez ce que peut l'excessive amitié , (Ce mouvement aussi va jusqu'à la folie ) Une esclave en ce lieu la suivit par pitié ,

Prête à mourir de compagnie.

Prête , je m'entends bien , c'est-à-dire, en un mot ,

Sij

N'ayant examiné qu'à demi ce complot , Et , jusques à TefFet , courageuse et hardie. L'esclave avec la dame avait été nourrie :

Toutes deux s'entr'aimaient; et cette passion Etait crue avec Tage au cœur des deux femelles : Lemondeentier à peine eût fourni deux modèles

D'une telle inclination.

Comme l'esclave avait plus de sens que la dame , Elle laissa passer les premiers mouvemens :

Puis tâcha , mais en vain , de remettre cette âme Dans l'ordinaire train des communs sentiniens. Aux consolations la veuve inaccessible , S'appliquait seulement à tout moyen possible De suivre le défunt aux noirs et tristes lieux. Le fer aurait été le plus court et le mieux : Maïs la dame voulait repaître encor ses yeux Du trésor qu'enfermait la bière , Froide dépouille , et pourtant chère.

C'était là le seul aliment Qu'elle prit en ce monument.

La faim donc fut celle des portes Qu'entre d'autres de tant de sortes, Notre veuve choisit pour sortir d'ici-bas.

Un jour se passe , et deux sans autre nourriture Que ses profonds soupirs , que ses fréquens hclas , Qu'un inutile et long murmure Contre les dieux , le sort et la nature.

' Enlln sa douleur n'omit rien ,

FABLES, LIV. XIL 277

SI la douleur doit s'exprimer si bien.

encore un autre mort faisait sa résidence

ion loin de ce tombeau , mais bien différemment;

Car il n'avait pour monument

Que le dessous d'une potence, 'our exemple aux voleurs on l'avait là laissé.

Un soldat bien récompensé

Le gardait avec vigilance.

Il était dit par ordonnance )ue si d'autres voleurs , un parent , un ami i'enlevaient , le soldat nonchalant , endormi ,

Remplirait aussi-tôt sa place.

C était trop de sévérité :

Mais la publique utilité 'é fendait que Ton fît au garde aucune grâce, endant la nuit il vit aux fentes du tombeau riller quelque clarté , spectacle assez nouveau, uricux , il y court , entend de loin la dame

Remplissant Tair de ses clameurs, entre , est étonné , demande k cette femme

Pourquoi ces cris , pourquoi ces pleurs ,

Pourquoi cette triste musique , ourquoi cette maison noire et mélancolique?

ccupée à ses pleurs , à peine elle entendit

Toutes ces demandes frivoles:

Le mort pour elle y répondit.

Cet objet , sans autres paroles ,

S ii)

j-S LA FONTAINE,

Disait assez par quel malheur La dame s'enterrait ainsi toute vivante.

Nous avons fait serment , ajouta la suivante , De nous laisser mourir de faim et de douleur. Encor que le soldat fût mauvais orateur , Il leur tit concevoir ce que c'est que la vie, La dame celle fois eut de Tattention ;

Et déjà Tautre' passion

Se trouvait un peu ralentie.

'Le temps avait agi. Si la foi du serment , Poursuivit le soldat , vous défend Taliment ,

Voyez-moi manger seulement , Vous n'en mourrez pas moins. Un tel tempérament

Ne déplut pas aux deux femelles.

Conclusion qii'il obtint d'elles Une pcnnission d'apporter son soupe :

Ce qu'il fit ; et Tcsclave eut le coeur fort tenté De renoncer d(^s-lors à la cruelle envie

J)c tenir au mort comnai^nie.

I\îadanie , ce dit-elle , un penser m'est venu : Qa'Iinportravotreépoux que vous cessiez de vivre? ( Jroye/-vous que lui-même il lui homme à vous suiv Si par votre trépas vous l'aviez prévenu ?

Non , madame , il voudrait achever sa carrière. Ija noire sera lon^ruc encor, si nous voulons. Se faut-il , à vinji;t ans , enfermer dans la bière? INoiis aurons tout loisir d'habiter ces maisons. On ne meurt que trop lot : qui nous presse ? atteJidon

Qiianf à moi je voudrais ne mourir que ridce. Voulez-vous emporter vos appas chez les morls ? i^iic vous servira-t-il d'eu être regardée?

Tantôt , en voyant, les trésors Dont le ciel prit plaisir d'orner votre visage ,

Je disais : Hélas ! c'est dommage , Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela, A ce discours flatteur la dame s'éveilla.

Le dieu qui lait aimer prit son temps , il tira Deux traits de son carcpiois : de l'un il entama Le soldat jusqu'au viF; l'autre eflleura la dame : Jeune et belle , elle avait sous ses pleurs de Téclat ;

Et des gens de goût délicat Auraient hieupuTaimer, et même étant leur fcMnmc. Le garde en lut épris : les pleurs et la pitié ,

Sorte d'amour ayant ses cbarmes , Tout y fît : une belle , alors qu'elle est en larmes ,

En est plus belle de moitié.

Voilà donc notre veuve écoulant la louange , Poison , qui de l'amour est le premier degré :

La voilà qui trouve à son gré Celui qui le lui donne : il fait tant qu'elle mange : Il lait tant que de plaire ; et se rend en elIVt Plus digne d'être aimé que le mort le mieux fait ;

Tl fait tant enfin qu^elle change ; Et toujours par degrés, comme l'on peut penser, De l'un à l'autre il fait cette femme passer.

Je ne le trouve pas étrajige :

28o LA FONTAINE,

Elle écoute un amant : elle en fait un mari , Le tout au nez du mort qu'elle avait tant chéri. Pendant cet hyménée , un voleur se hazarde D'enlever le dépôt commis aux soins du garde : Il en entend le bruit : il y court à grands pas ,

Mais en vain ; la chose était faite.

Il revient au tombeau conter son embarras ,

Ne sachant où trouver retraite.

L'esclave alors lui dit , le voyant éperdu :

L'on vous a pris votre pendu ?

Les loix ne vous feront , dites-vous , nulle grâce ? Si madame y consent , j'y remédierai bien.

Mettons notre mort en la place ,

Les passans n'y connaîtront rien.

La dame y consentit. O volages femelles !

La femme est toujours femme : il en est qui sont hc/k

Il en est qui ne le sont pas.

S'il en était d'assez Hdèles ,

Elles auraient assez d'appas.

Prudes , vous vous devez défier de vos forces : Ne vous vantez de rien. Si votre intention Est de résister aux amorces , La nôtre est bonne aussi : mais l'exécution Nous trompe également : témoin cette matrone :

Et , n'en déplaise au bon Pétrone , Ce n'était pas un fait tellement merveilleux , Qu'il en diit proposer l'exemple à nos neveux.

C ette veuve n'eut tort qu'au bruit qu'on lui vit faire , Qu^au dessein de mourir mal conçu , mal formé :

Car de mettre au patibulaire ,

Le corps d'un mari tant aimé , Ce n'était pas peut-être une si grande affaire. Cela lui sauvait l'autre ; et tout considéré , Mieux vaut goujat debout , qu'empereur enterré.

FABLE XXX L

Belphégor.

Nouvelle tirée de Machiavel.

Ly N jour Satan , monarque des enfers,

Faisait passer ses sujets en revue.

Là , confondus tous les états divers ,

Princes et rois , et la tourbe menue ,

Jetaient maint pleurs , poussaient maint et maint cri.

Tant que Satan en était étourdi.

Il demandait , en passant , à chaque âme :

Qui t'a jettée en l'éternelle flamme ?

L^une disait : Hélas ! c'est mon mari :

L'autre aussi-tôt répondait : C'est ma femme.

Tant et tant fut ce discours répété ,

Qu'enfin Satan dit en plein consistoire :

Si ces gens-ci disent la vérité ,

Il est aisé d'augmenter notre gloire.

Nous n'avons donc qu'à le vérifier.

Pour cet cfl'et . il nous faut envoyer Quelque clrmon pK^hi d'art et de prudence, Qui non content d'observer avec soin Tous les hymens dont il sera témoin , Y joigne aussi sa propre expcrience.

Le prince a^^ant propose sa sentence , Le noir sénat suivit tout d'une voix.

De Belphégor aussi- tôt on fit choix.

Ce diable était tout yeux et tout oreilles , Grand éplucheur , clair-voyant à merveilles; Capable enfin de pénétrer dans tout , Et de pousser l'examen jusqu'au bout.

Pour subvenir aux frais de l'entreprise , On lui donna mainte et mainte remise , Toutes à vue , et qu'en lieux difFérens Il pût toucher par des correspondans.

Quant au surplus , les fortunes humaines , Les biens , les maux, les plaisirs et les peines Bref, ce qui suit notre condition Fui: DUC annexe à sa légation.

JI se pouvait tirer d'affliction , Par ses bons tours et par son industrie :

î.Iuis i:on mourir , ni revoir sa patrie , Qu'il n'eût ici consumé certain temps.

Sa ïnl^sion devait durer dix ans.

Le voilà donc qui traverse et cjui prisse (]e (jue le ciel voulut mettre d'espace Entre ce monde et rélernellc niiil

Il n'en mit guère , un moment y conduit.

Notre dcmon s'ctabllt à Florence , Ville , pour lors , de luxe et de dépense :

Même il la crut propre pour le trafic.

Là , sous le nom du seigneur Roderic , Il se logea , meubla comme un riche homme , Grosse maison , grand train , nombre de gens , Anticipant tous les jours sur la somme Qu'il ne devait consumer qu'en dix ans.

On s'étonuaît d'une telle bombance.

Il tenait table , avait de tous côtés Gens à ses frais , soit pour ses voluptés, Soit pour le fasle et la magnificence.

L'un des plaisirs 011 plus il dépensa.

Fut la louange. Apollon l'encensa :

Car il est maître en l'art de flatterie.

Diable n'eut onc tant d'honneurs en sa vie.

Son cœur devint le but de tous les traits Qu'Amour lançait : il n'était point de belle Qui n'employât ce qu'elle avait d'attraits Pour le gagner, tant sauvage fût-elle:

Car de trouver une seule rebelle , Ce n'est la mode à gens de qui la main Par les présens, s'applanit tout chemin.

C'est un ressort en tous desseins utile.

Je Tai jà dit , et le redis encor , Je ne connais d'autre premier mobile Dans l'univers , que l'argent et que l'or

Son épousée , il jugea par lui-même Ce qu'est Thymen avec un tel démon :

Toujours débats , toujours quelque sermon Plein de sottîse en un degré suprême* Le bruit fut tel que madame Honesia Plus d'une fois les voisins éveilla :

Plus d'une fois on courut à la noise.

Il lui fallait quelque simple bourgeoise , Ce disait-elle : un petit trafiquant Traiter ainsi les filles de mon rang î Méritait-il femme si vertueuse ?

Sur mon devoir je suis trop scrupuleuse:

J'en ai regret , et si je faisais bien. . , . Il n'est pas sûr qu'Honesta ne fit rien :

Ces prudes-là nous en font bien accroire.

Nos deux époux , à ce que dit l'histoire , Sans disputer n'étaient pas un moment.

Souvent leur guerre avait pour fondement Le jeu , la jupe , pu quelque ameublement DYté , d'hiver , d'entre-lcmps , bref un monde D'inventions propres à tout gâter.

Le pauvre diable eut lieu de regretter De l'autre enfer la demeure profonde.

Pour comble enfin , Roderic épousa La parenté de madame Honcsta , Ayant sans cesse et le père et la mère , Et la grand'sœur avec le petit frère , De ses deniers mariant la grand'sœur ;

Et du petit payant le précepteur.

Je nai pas dit la principale cause

De sa ruine, infaillible accident;

Et j ^oubliais qu'il eut un intendant.

Un intendant? qu'est-ce que cette chose ?

Je définis cet être , un animal

Qui , comme on dit , sait pêcher en eau trouble ;

Et , plus le bien de son maître va mal ,

Plus le sien croît , plus son profit redouble ,

Tant qu'aisément lui-même achèterait

Ce qui de net au seigneur resterait :

Dont par raison bien et dûment déduite

On pourrait voir chaque chose réduite

En son état , s'il arrivait qu'un jour

L'autre devînt intendant à son lour :

Car regagnant ce qu'il eut étant maître ,

Ils reprendraient tous deux leur premier être.

Le seul recours du pauvre Roderic ,

Son seul espoir était certain trafic

Qu'il prétendait devoir remplir sa bourse , '

Espoir douteux , incertaine ressource.

Il était dit que tout serait fatal

A notre époux ; ainsi tout alla mal.

Ses agens , tels que la plupart des nôtres ,

En abusaient. Il perdit un vaisseau ,

Et vit aller le commerce à vau-l'eau.

Trompé des uns , mal servi par les autres ,

Il emprunta. Quand ce vint à pajrer,

Et qu'à sa porte il vit le créancier,

Force lui fut, d'esquiver par la fuite ,

Gagnant les.champs , où de Tâpre poursuite

Il se sauva chez un certain fermier ,

En certain coin remparé de fumier.

A Mathéo , c'était le nom du sire ,

Sans tant tourner , il dit ce qu'il était ;

Qu'un double mal chez lui le tourmentait; ^i

Ses créanciers et sa femme encor pire .

Qu'il n'y savait remède que d'entrer

Au corps des gens , et de s'j rem parer ,

D'j tenir bon : irait-on là le prendre ?

Dame Honesta viendrait-elle y prôner

Qu'elle a regret de se bien gouverner ?

Chose ennuyeuse , et qu'il est las d'entendr^^/

Que de ces corps trois fois il sortirait ,

Sitôt que lui , Mathéo , l'en prierait :

Trois fois sans plus , et ce, pour récompense

De l'avoir mis à couvert des sergens.

Tout aussi-tôt Tambassadeur commence

Avec grand bruit d'entrer au corps des gens»

Ce que le sien , ouvrage fantastique ,

Devint alors , l'histoire n'en dit rien.

Son coup d'essai fut une fille unique'

Où le galant se trouvait assez bien :

Mais Mathéo , moyennant grosse somme ,

L'en fit sortir au premier mot qu'il dit :

C'était à Naple ; il se transporte k Rome ,

Saisit

Saisit un corps : Mathéo l'en bannit , Xe chasse encore : autre somme nouvelle.

Trois fois enfin , toujours d'un corps femelle , Remarquez bien , notre diable sortit.

Le roi de Naple avait lors une fille , Honneur du sexe , espoir de sa famille :

Maint jeune prince était son poursuivant :

Là , d'Honesta Belphégor se sauvant , On ne le put tirer de cet asjle.

Il n'était bruit, aux champs comme à la ville , Que d^un manant qui chassait les esprits.

Cent mille écus d'abord lui sont promis.

Bien affligé de manquer cette somme , (Car les trois fois l'empêc liaient d'espérer Que Belphégor se laissât conjurer) , II. la refuse : il se dit un pauvre homme , Pauvre pécheur, qui , sans savoir comment , Sans dons du ciel , par hasard seulement , De quelque corps a chassé quelque diable , Apparemment chétif et misérable , Et ne connaît celui-ci nullement.

Il a beau dire ; on le force, on l'amène , On le menace , on lui dit que sous peine D'être pendu , d'être mis haut et court En un gibet , il faut que sa puissance Se manifeste avant la fin du jour.

Dès l'heure même on vous met en présence Notre démon et son conjurateur.

D'un tel combat le prince est spectateur.

Chacun j court , n'est fils de bonne mère , Qui pour le voir ne quitte toute affaire.

D'un côté sont le gibet et la hart , Cent mille écus bien comptés d^autre part.

M athéo tremble , et lorgne la finance.

LVsprit malin voyant sa contenance.

Riait sous cape , alléguait les trois fois , Dont Mathéo suait dans son harnois , Pressait , priait, conjurait avec larmes :

Le tout en vain. Plus il est en alarmes , Plus l'autre rit. Enfin le manant dit Que sur ce diable il n'avait nul crédit.

On vous le happe et mène à la potence.

Comme il allait haranguer l'assistance , Nécessité lui suggéra ce tour.

Il dit tout bas qu'on battît le tambour ; Ce qui fut fait : de quoi l'esprit immonde Un peu surpris , au manant demanda :

Pourquoi ce bruit ? coquin , qu'entends-je là? L'autre répond : c'est madame Honesta Qui vous réclame , et va par tout le monde Cherchant l'époux que le ciel lui donna.

Incontinent le diable décampa^ S'enfuit au fond des enfers , et conta Tout le succès qu'avait eu son voyage.

Sire , dit-il , le nœud du mariage Damne aussi dru qu'aucuns autres états.

FABLES, LIV. XII. zgt

Votre grandeur voit tomber ici-bas , Nou par flocons , mais menu comme pluie , Ceux que Thymen fait de sa confrérie ; J'ai par moi-même examiné le cas.

Non que de soi la chose ne soit bonne , Elle eut jadis un plus heureux destin ; Mais comme tout se corrompt à la fin , Plus beau fleuron n'est en votre couronne.

Satan le crut : il fut récompensé , Encor qu'il eut son retour avancé.

Car qu'eût-il fait ? Ce n'était pas merveilles Qu'ayant sans cesse un diable à ses oreilles , Toujours le même , et toujours sur un ton.

Il fût contraint d'enfiler la venelle :

Dans les enfers encore en change-t-on.

L'autre peine est , à mon sens, plus cruelle. Je voudrais voir quelques gens y durer.

£lle eût à Job fait tourner la cerA^elle.

De tout ceci que prétends-je inférer ?

Premièrement ; je ne sais pire chose Que de changer son logis en prison.

En second lieu , si par quelque raison Votre ascendant à Thymen vous expose , N'épousez point d'Honesta , s'il se peut :

^'a pas pourtant une Honesta qui veut.

Tij

294 I-A FONTAINE, etc.

Ainsi parla le solitaire.

Il fut cru , l'on suivit ce conseil salutaire.

Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert. Puisqu'on plaide , et qu'on meurt , et qu'on devient ma Il faut des médecins , il faut des avocats.

Ces secours,grace à Dieu ,ne nous manqueront pas : Les honneurs et le gain , tout me le persuade. Gependanton s^oublie en ces communs besoins.

O vous ! dont le public emporte tous les soins ,

Magistrats , princes et ministres , Vous,que doivent troubler mille accidens sinistres, Que le malheur abat , que le bonheur corrompt, Vous ne vous voyez point, vous ne vo jez personne. Si quelque bon momentàces pensers vousdoBDe,

Quelque flatteur vous interrompt.

Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :

Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir ! Je la présente aux rois , je la propose aux sages : Par où saurais-je mieux finir?

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