‹ Fables de Fontaine avec les notes de ChampfortChapitre 5 sur 86 · F A BL E X · texte numérisé non relu

F A BL E X

VOurs et F Amateur des Jardins.

l^E RT AIN ours montagnard , ours à demi-léché y Confiné par le sort dans un bois solitaire , Nouveau Bellérophon , vivait seul et caché.

Il fût devenu fou : la raison d^ordinaire N'habite pas long- temp» cbea les gens séquestrés* Il est bon de parler y et meilleur de se taire : Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.

Nul anioial n'avait affaire

Dans les lieux que l'ours habitait ;

Si bien que ^ tout ours qu'il était , Il vint à s'ennnjer de cette triste vie.

Fendant qu^il se livrait à la mélancolie »

Non loin de la certain vieillard ,

S'ennnjait aussi de sa part.

Il aimait les fardins , était prêtre de Flore ^

Il l'était de Pomone encore.

Ces deux emplois sont beaux: mais }e voudrais parmi

Div

Quelque doux et discret ami.

Les jardins parlent peu , si ce nWt dans mon livre :

De laçon que , lasse de vivre Avec d es gens muets, notre homme un beau matin , Va chercher compagnie , et se met en campagne. L'ours , porté d'un même dessein , Venait de quitter sa montagne- Tous deux , par un cas surprenant , Se rencontrent en un tournant. L'homme eut peur:mais comment esquiver,et que &in jSe tirer en Gascon d'une semblable affaire Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur. L'ours , très-mauvais complimenteur , Lui dit : Viens-t-en me voir. L'autre reprit , Seigneur , Vous voyez mon logis ; si vous vouliez me faire Tantd'honneur que d'jprendreun champêtre repas , J'iii dés fruits , j'aidulait: ce n'est peut-être pas De nosseigneurs les ours le manger ordinaire; Mais j'offre ceque j'ai. L'ours l'accepte ; et d'aller. Les voilà bons amis avant que d'arriver.

Arrivés , les voilà se trouvant bien ensemble : Et bien qu'on soit , à ce qu'il semble y Beaucoup mieux seul qu'avec des sots , Gommel'ours en unjourne disait pas deux mots , L'homme pouvait sans bruit vaquer à sonouvrage. L'ours allait à la chasse , apportait du gibier ;

Faisait son principal métier D'être bon émouchcur , écartait du visage

FABLES, LIV. VIII. Sy

De son ami dormant , ce parasite ailé ,

Que nous avons mouche appelé.

Un jour que le vieillard dormait d'un profond somme , Sur le bout de son nez une allant se placer , iMEit l'ours au désespoir ; il eut beau la chasser. Je t^attraperai bien , dit-il ; et voici comme. . Aussi- tôt fait que dit : le fidèle émoucheur Vous empoigne un pavé , le lance avec roideur , Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche ; £t,non moins bon archer que mauvais raisonneur , ' Roide mort étendu sur la place il le couche.

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Slieux vaudrait un sage ennemi.

Les deux Amis.

Xj^jjx vrais amis vivaient au Monomotapa ;

L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre. Les amis de ce pays-là Valent bien , dit-on , ceux du nôtre.

Une nuit que chacun s'occupait au sommeil , Et mettait à profit l'absence du soleil , Un de nos deux amis sort du lit en alarme ; Il court chez son intime , éveille les valets :

Morphée avait touché le seuil de ce palais.

L^ami couché 8'étoniie;il prend sa bourse,il s^arme. Vient trouver l'autre , et dit : il vous arrive peu De courir quand on dort;y0usmeparaissie2homrae A mieux user du temps destiné pour le somme : N'auriez-vous point per4u tout votre argent au jeu? En voici. Suivons est venu quelque querelle.

J'ai mon épée , allons. Vous ennuyez-vous point De coucher toujours seul } Une esclave assez belle Etait à mes côtés , voulez-vous qu'on l'appelle ? Non y dit l'ami , ce n'est ni l'un ni l'autre point :

Je vous rends grâce de ce zèle.

Vous m^êtes^ en dormant , un peu triste apparu : J'ai craint qu*il ne fût vrai , je suis vite accouru.

Ce maudit songe en est la cause.

Qui d'euxaimait le mieux ? Que t'en semble , Lee teui Cette difficulté vaut bien qu'où la propose.

Qu'un ami véritable est une douce chose î Il cherche vos besoins au fond de votre cœur :

Il vous épargne la pudeur

De les lui découvrir vous-même.

Un songe , un rien , tout lui lait peur

Quand il s'agit de ce qu'il aime.

FABLE XI L

Le Cochon ^ la Chèvre ^ et le Mouton.

LJ N E chèvre , un mouton , avec un cochon gras , Montés sur même char , s'en allaient à la foire. Leur divertissement ne les y portait pas :

On s'en allait les vendre ^ à ce que dit l'histoire ;

Le charton n'avait pas dessein

De les mener voir Tabarin.

Dom pourceau criait en chemin , Comme s'il avait en cent bouchers à ses trousses : C'était une clameur à rendre les gens sourds. Les autres animaux , créatures plus douces , Bonnes gens , s'*étonnaient qu'il criât au secours :

Ils ne voyaient nul mal k craindre.

Le charton dit au porc : Qu'as-tu tant à te plaindre? Tu nous étourdis tous : que ne te tiens*tu coi ? Ces deux personnet*ci , plus honnêtes que toi , Devraientt'apprendreàvivre^ou dumoinsi te taire: Regarde ce mouton , a-t-il dit un seul mot ?

Il est sage. Il est un sot y Répartit le cochon : s'il savait son affaire , Il crierait comme moi du fond de son gosier ;

£t cette autre personne honnête

Crierait tout du haut de sa tète.

Ils pensent qu'on les veut seulement déeliarger ,

6o LA FONTAINE,

La chèvre de son lait , le mouton de sa laine. Je ne sais pas s'ils ont raison :

Mais quant à moi , qui ne suis bon Qu'à manger , ma mort est certaine.

Adieu mon toit et ma maison.

Dom pourceau raisonnait en subtil personnage : Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain , La plainte ni la peur ne changent le destin ; Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.

FABLE XII L

Tircis et Amarante.

Pour Mademoiselle de Sxllert.

J'avais Ésope quitté , Pour être tout à Bocace ; Mais une divinité Veut revoir sur le Parnasse Des Fables de ma façon.

Or , d'aller lui dire , non , Sans quelque valable excuse , Ce n'est pas comme on en use Avec des divinités ; Sur-tout quand ce sont de celles

FABLES, LIV. VIII. 6i

Que la qualité de Belles Fait reines des volontés.

Car , afin que Ton le sache , C'esl; Sillerj qui s'attache A vouloir que , de nouveau , Sire loup , sire corbeau Chez moi se parlent en rime.

Qui dît Sillerjr , dit tout :

Feu de gens en leur estime Lui refusent le haut bout :

Comment le pourrait-on faire ?

Four venir à notre affaire ,

Mes contes , à son avis ,

Sont obscurs. Les beaux esprits

N'entendent pas toute chose.

Faisons donc quelques récits

Qu'elle déchiffre sans glose :

Amenons des bergers ; et puis nous rimerons Ce que disent entr'eux les loups et les moutons.

Tirais disait un jour à la jeune Amarante :

Ah / si vous connaissiez comme moi certain mal

Qui nous plaît et qui nous enchante !

Il n'est bien sous le ciel qui vous parut égal.

Souffrez qu'on vous le communique ;

Crojez-moi , n'ayez point de peur :

Voudrais-je vous tromper ? vous , pour qui je me pique

6i LA FONTAINE,

Des pliis doux sentiment que puisse avoir un cœun

Amarante aussi- tôt réplique :

Comment Tappelez-vous^ce mal? quel est son nom L^amour. Cemotestbeau: dîtes^moi quelques me A quoi je le pourrai connaître : que sent-on ? Des peines près de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade : on s^oublie » on se plaît

Toute seule en une forêt.

Se mire-t-on près d'un rivage , Ce n'est pas soi qu'on voit , on ne voit qu'une image Qui sans cesse revient , et qui suit en tous lieux :

Four tout le reste on est sans jeux.

Il est un berger du village Dont Tabord, dont la voix, dont le nom fait rougir:

On soupire à son souvenir , On ne sait pas pourquoi ; cependant on soupire : On a peur de le voir , encor qu'on le désire.

Amarante dit à l'instant :

Oh ! oh ! c'est là ce mal que vous me prêchez tant ? Il ne m'est pas nouveau : je pense le connaître.

Tircis à son but croyait être , Quand la belle ajouta : Voilà tout justement

Ce que je sens pour Clidamant.

L'autre pensa mourir de dépit et de honte.

Il est force gens comme lui , Qui prétendent n'agir que pour leur propre compt Et qui font le marché d'autmi.

Les Obsèques de la Lionne.

La femme du lion mourut :

Aussi-tôt chacun accourut.

Four s'acquitter envers le prince De certains complimens de consolation ,

Qui sont surcroît d'affliction.

.. Il fit avertir sa province

Que les obsèques se feraient Un tel jour , en tel lieu : ses prévôts j seraient ,

Pour régler la cérémonie ,

Et pour placer la compagnie.

Jugez si chacun s'y trouva.

Le prince aux cris s'abandonna ,

Et tout son antre en résonna :

Les lions n'ont point d'autre temple.

On entendit , à son exemple , Rugir en leur patois messieurs les courtisans.

Je définis la cour , un pajs où les gens

Tristes , gais , prêts à tout , à tout indifTérens ,

Sont ce qu'il plaît au prince ; ou , s'ils ne peuvent l'être 9

Tâchent, au moins de le paraître :

Peuple caméléon , peuple singe du maître :

On dirait qu'un esprit anime mille corps :

C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.

Pour revenir à notre affaire , Le cerf ne pleura poînt.Commentreût-il pu faire? Cette mort le vengeait : la reine avait jadis

Etranglé sa femme et son fils.

Bref, il ne pleura point. Un flatteur Talla dire f

Et soutint qu'il Tavaît vu rire.

La colère du roi , comme dit Salomon , Est terrible , et sur-tout celle du roi lion: Mais ce cerf n'avait point accoutumé de lire. Le monarque lui dit : Chétif hôte des bois , Tu ris , tu ne suis pas ces gémissantes voix. Nous n'appliquerons point sur tes membres profanei

Nos sacrés ongles : venez , loups ,

Vengez la reine ; immolez , tous ,

Ce traître à ses augustes mânes.

Le cerf reprit alors : Sire , le temps des pleurs Est passé : la douleur est ici superflue.

Votre digne moitié , couchée entre des fleurs ,

Tout près d'ici m'est apparue ;

Et je l'ai d'abord reconnue.

Ami , m'a-t-elle dit , garde que ce convoi , Quand je vais chez les dieux,ne t'obligea des larmes: Aux champs éljsiens j'ai goûté mille charmes , Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. Laisse agir quelque temps le désespoir du roi: J'y prends plaisir. A peine on eut oui la chose ,

Qu'on

Qu*on se mît à crier , miracle , apothéose !

Lie cerf eut mi présent , bien loin d'être puni.

Amusez les rois par des songes , Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges; Quelqu'indignation dont leur cœur soit rempli , Us goberont Tappât , vous serez leur ami.

FABLE XV

Le Rat et VEléphant.

OE croire un personnage , est fort commun en France ;

On j fait rhomme d'importance ,

Et Ton n'est souvent qu'un bourgeois.

C'est proprement le mal françois:

JLa sotte vanité nous est particulière. Les Espagnols sont vains , mais d'une autre manière :

Leur orgueil me semble , en un mot ,

Beaucoup plus fou , mais pas si sot.

Donnons quelqu'image du nôtre ,

Qui sans doute en vaut bien un autre.

Un rat des plus petits vojait un éléphant Des plus gros , et raillait le marcher un peu lent

De la bête de haut parage ,

Qui marchait à gros équipage.

Sur ranimai à triple étage T. 4- E

Une sultane de renom ,

Son chien , son chat , et sa guenon , Son perroquet , sa vieille , et toute sa maison ,

S'en allait en pèlerinage.

Le rat s'étonnait que les gens '

Fussent touchés de voir cette pesante masse : C omme si d'occuper ou plus ou moins de place Nousrendait , disait-il j plus ou moins important. Mais qu^admirez-vous tant en lui , vous autres homn Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfans ? Nous ne nous prisons pas , tout petits que nous somni

D'un grain moins que les éléphans.

Il en aurait dit davantage.;

Mais le chat , sortant de sa cage ,

Lui fît voir en moins d'un instant ^

Qu'un rat n'est pas un éléphant.

FABLE X V r

L^ Horoscope.

vJN rencontre sa destinée Souvent par des chemins qu'on prend pour l'éviter.

Un père eut pour toute lignée Un fils qu'il aima trop , jusques à consulter Sur le sort de sa géniture ,

Les diseurs de bonne aventure.

Un de ces gens lui dit que des lions sur-tout Il éloignât Tenfant jusques à certain âge , Jusqu'à vingt ans , point davantage.

Le père , pour venir à bout D^une précaution sur qui roulait la vie De celui qu'il aimait, défendit que jamais On lui laissât passer le seuil de son palais. Il pouvait sans sortir contenter son envie , Avec se$ compagnons tout le jour badiner , Sauter , courir , se promener.

Quand il fut en Tâge où la chasse Plaît le plus aux jeunes esprits , Cet exercice avec mépris Lui fut dépeint : mais quoi qu'on fasse , Propos , conseil, enseignement , Rien ne change un tempérament.

Le jeune homme,inquiet,ardent,plein de courage, A peine se sentit des bouillons d'un tel âge ,

Qu'il soupira pour ce plaisir.

Ploi l'obstacle était grand , plus fort fut le désir* Il savait le sujet des fatales défenses ; £t comme ce logis , plein de magnificences , Abondait par-tout en tableaux , £t que la laine et les pinceaux Traçaient de tous côtés chasses et paysages » En cet endroit des animaux , £n cet autre des personnages ,

Eij

Le jeune homme s'émeut, voyant peint unlîon:

Ah , monstre ! cria-t-il , c'est toi qui me fait vivre Dans Tombre et dans les fers. A ces mots , il se livre Aux transports violens de l'indignation ,

Porte le poing sur l'innocente bête.

Sous la tapisserie un clou se rencontra :

Ce clou le blesse , il pénétra Jusqu'aux ressorts de l'ame ; et cette chère tète , * Pour qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put , Dut sa perte à ces soins qu'on prit pour son salut. Même précaution nuisit au poète Eschyle. ' Quelque devin le menaça , dit-on ,

De la chute d'une maison.

Aussi-tôt il quitta la ville , Mit son lit en plein cham p, loin des toits, sous les cieui Un aigle qui portait en l'air une tortue , Passa par-là , vit l'homme , et sur sa tête nue , Qui parut un morceau de rocher à ses jeux ,

Etant de cheveux dépourvue , Laissa tomber sa proie afin de la casser :

Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.

De ces exemples il résulte, Que cet art,s'il est vrai,fait tomber dans les maux

Que craint celui qui le consulte.

Mais je l'en justifie , et maintiens qu'il est faux.

Je ne crois point que la Nature

Se soit lié les maius y et nous les lie' encor ,

FABLES, LIV. VIIL 69

Jusqu'au poiDtdemarquerdaDsIescieuxnotresort. II dépend d'une conjoncture De lieux , de personnes , de temps ,

Non des conjonctions de tous ces charlatans.

Ce berger et ce roi sont sous même planette ;

li'un d'eux porte le sceptre , et l'autre la houlette :

Jupiter le voulait ainsi.

Qu'est-ce que Jupiter? Un corps sans connaissance.

D^où vient donc que son influence Agit différemment sur ces deux hommes-ci ?

Fuis comment pénétrer jusques à notre monde?

Comment percer des airs la campagne profonde? Percer Mars , le Soleil , et des vides sans fin ? Un atome le*peut détourner en chemin :

Où riront retrouver les faiseurs d'horoscope ?

L'état où nous voyons l'Europe , Mérite que(}u moins quelqu'un d'eux l'ait prévu ; Que ne l'a-t-il donc dit ? Mais nul d'eux ne l'a su. L'immense éloignement , le point et sa vitesse ^

Celle aussi de nos passions ,

Permettent-ils à leur foiblesse De suivre pas à pas toutes nos actions ?

Notre sort en dépend : sa course entresuivie Ne va , non plus que nous , jamais d'un même pas ;

Et ces gens veulent au compas

Tracer le cours de notre vie.

Jl ne se faut point arrêter

E iij

Aux deux faits ambigus que je viens de conter*. Ce fils par trop chéri , ni le bon homme Eich jlc N 'y font rien . Tout aveugle et menteur qu'est cet art , Il peut frapper au but une fois entre mille : Ce sont des effets du hasard.

VAfu et le Chien.

Il se faut entr'aider , c'est la loi de nature :

L'âne un jour pourtant s^en moqua ,

£t ne sais comme il y manqua ;

Car il est bonne créature.

Il allait par pajs accompagné du chien ,

Gravement , sans songer à rien ,

Tous deux suivis d'un commun maître.

Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître :

Il était alors dans un pré

Dont l'herbe était fort à son gré.

Point de chardons pourtant , il s'en passa pour l'heure Il ne faut pas toujours être si délicat ;

Et faute de servir ce plat ,

Rarement un festin demeure.

Notre baudet s'en sut enfin Passer pour cette fois. Le chien mourant de faim , Lui dit : Cher compagnon y baisse-toi , je te prie y

Je prendrai mon dîné dans le panier au pain^ Point de réponse ; mot : le roussin d'Arcadie

Craignit qu'en perdant un moment

Il ne perdit un coup de dent.

Il fit iong*t€fmps la sourde oreille :

Enfin il répondit : Ami , je te conseille D'attendre que ton maître ait fini son sommeil ; Car il te donnera sans faute à son réveil

Ta portion accoutumée :

Il ne saurait tarder beaucoup.

Sur ces entrefaites un loup Sort du bois , et s'en vient : autre bête affamée, li'âne appelle aussi-tôt le chien à son secours. lie chien ne bouge, et dit : Ami , je te conseille De fuir en attendant que ton maître s'éveille : Il ne saurait tarder : détale vite , et cours. Que si ce loup t'atteint , casse lui la mâchoire. On t*a ferré de neuf; et si tu me veux croire , Tu retendras tout plat. Pendant ce beau discours y Seigneur loup étrangla le baudetsans remède.

Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide.

EiV

Le Bassa et le Marchand.

vJn marchand Grec en certaine contrée

Faisait trafic. Un Bassa Tappuyait ;

De quoi le Grec en Bassa le payait ,

Non en marchand ; tant c'est chère denrée

Qu'un protecteur! Celui-ci coûtait tant ,

Que notre Grec s'allait par-tout plaignant.

Trois autres Turcs d'un rang moindre en puissance

Lui vont offrir leur support en commun.

Eux trois voulaient moins de reconnaissance

Qu'à ce marchand il n'en coûtait pour un.

Le Grec écoute : avec eux il s'engage ;

Et le Bassa du tout est averti :

Même on lui dit qu'il jouera , s'il est sage,

A ces gens-là quelque méchant parti ,

Les prévenant , les chargeant d'un message

Four Mahomet , droit en son paradis ,

Et sans tarder : sinon ces gens unis

Le préviendront , bien certains qu'à la ronde ,

31a des gens tout prêts pour le venger.

Quelque poison l'enverra protéger

Les trafiquans qui sont en l'autre monde.

Sur cet avis , le Turc se comporta

Comme Alexandre ; et , plein de confiance ^

Chez le marchand tout droit il s^en alla ; Se init à table. On vit tant d'assurance £n ses discours et dans tout son maintien , • Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien. .Ami , dit-il , je sais que tu me quittes :

Même Pon veut que j'en craigne les suites ; Haiis je te crois un trop homme de bien :

Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage. Je n'en dis pas là -dessus davantage.

Quant à ces gens qui pensent t'appujer , Ecoute-moi. Sans tant de dialogue , « de raisons qui pourraient t'ennu jer , Je ne te veux conter qu'un apologue.

U *îtait un berger , son chien , et son troupeau. Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendait faire

D'un dogue de qui l'ordinaire ^•teitun pain entier. Il fallait bien et beau Donner cet animal au seigneur du village.

Lui berger , pour plus de ménage ^ Aurait deux ou trois matinaux , Qui , lui dépensant moins j veilleraient aux troupeaux

Bien mieux que cette bête seule. ^

Il mangeait plus que trois ; mais on ne disait pas Qu'il avait aussi triple gueule , Quand les loups livraient des combats.

Le berger s'en défait : il prend trois chiens de taille A lui dépenser moins y mais à fuir la bataille.

Le troupeau s'en sentit : et tu te sentiras Du choix de semblable canaille. Si tu fais bien , tu reviendras à moi.

Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces Que tout compté , mieux vaut , en bonne foi , S'abandonner à quelque puissant roi , Que s'appuyer de plusieurs petits princes.

FABLE XIX

U avantage de la Science.

JlLntre deux bourgeois d'une ville

S'émut jadis un difi'érent.

L'un était pauvre , mais habile :

L'autre riche , mais ignorant.

Celui-ci sur son concurrent

Voulait emporter l'avantage ;

Prétendait que tout hooime sage

Etait tenu de l'honorer.

C'était tout homme sot : car pourquoi révérer

Des biens dépourvus de mérite 1

La raison m'en semble petite.

Mon ami , disait-il souvent Au savant ,

Vous vous croyez considérable ;

Mais , dites-moi , tenez-vous table ?

Que sert à vos pareils de lire incessamment ?

Us sont toujours logés à la troisième chambre , Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre, Ajant pour tout laquais leur ombre seulement.

La république a bien affaire

De gens qui ne dépensent rien !

Je ne sais dliomme nécessaire , Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien : Nous en usons , dieu sait ! notre plaisir occupe L'artisan , le vendeur, celui qui fait la jupe , Et celle qui la porte, et vous qui dédiez

A messieurs les gens de finance ,

De méchans livres bien payés.

Ces mots remplis d'impertinence

Eurent le sort qu'ils méritaient.

L^homme lettré se tut : il avait trop h dire. La guerre le vengea bien mieux qu'une sat jre. Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient.

L'un et l'autre quitta sa ville.

L'ignorant resta sans asjle:

Il reçut par-tout des mépris.

L'autre reçut par-tout quelque faveur nouvelle.

Cela décida leur querelle.

Laissez dire les sots : le savoir a son prix.

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f TusL icirt VàSit est légère ^ ^ ÎL iimctf ->> «^ doaceurs , T|^ vTîT ^ autres sœurs.

j^^àiar et Ibs^re

Il préféra , ce dît-on ,

L'impitoyable Alecton.

Ce choix la rendit si fière ,

Qu'ellfe jura par Pluton

Que toute l'engeance humaine *

Serait bientôt du domaine

Des déités de là-bas.

Jupiter n'approuva pas

Le serment de TEuménide : '

Il la renvoie ; et pourtant

Il lance un foudre à l'instant '

Sur certain peuple perfide.

Le tonnerre ayant pour guide

Le père même de ceux

Qu'il menaçait de ces feux ,

Se contenta de leur crainte :

Il n'embrasa que Penceinte

D'un désert inhabité.

Tout père frappe à côté. -

Qu'arriva-t-il ? Notre engeance

Prit pied sur cette indulgence.

Tout l'Olympe s'en plaignit ;

Et l'assembleur de nuages

Jura le Styx , et promit

De former d'autres orages :

Us seraient sûrs. On sourit :

On lui dit qu'il était père ;

Et qu'il laissât , pour le mieux y

A quelqu'un des autres dieux

D'autres tonnerres à faire.

y ulcain entreprit Taffaire.

Ce dieu remplit ses fourneaux

De deux sortes de carreaux.

L'un y jamais ne se fourvoie ;

Et c'est celui que toujours

L'Oljmpe en corps nous envoie.

L'autre s'écarte en son cours ,

Ce n'est qu'aux monts qu'il en coûte :

Bien souVent même il se perd ;

Et ce dernier en sa route

Nous vient du seul Jupiter.

FABLE XXI

Le Faucon et le Chapon.

I^NE traîtresse voix bien souvent vous appelle : Ne vous pressez donc nullement.

Ce n'était pas un sot , non , non j et croje£-m'en , Que le chien de Jean de Nivelle.

Un citoyen du Mans, chapon de son métier , Etait sommé de comparaître Par-devant les lares du maître ,

Au pied d'un tribunal que nous nommons fojer.

Tous les gens lui criaient , pour déguiser la chose y

Petit, petit, petit : mais loin de s'j fier , Le Normand et demi laissait les gens crier.

Serviteur , disait-il ; votre appât est grossier :

On ne m'y tient pas , et pour cause.

Cependant un faucon sur sa perche voyait

Notre Manseau qui s^enfujait.

Lies chapons ont en nous fort peu de confiance ,

Soie instinct , soit expérience.

Celui-ci , qui ne fut qu^aveo peine attrapé , Devait , le lendemain , être d'un grand soupe , Fortà Taise , en lin plat , honneur dont la volaille ,

Se serait passée aisément.

L'oiseau chasseur lui dit : Ton peu d'entendement Me rend tout étonné : vous n'êtes que racaille , Gensgrossiers,sans esprit,àquiron n'apprend rien. Four moi , je sais chasser, et revenir au maître.

Le vois-tu pas à la fenêtre ?

Il t'attend ; es-tu sourd? Je n'entends que trop bien, Répartit le chapon : mais que me veut-il dire ? £t ce beau cuisinier armé d'un grand couteau ?

Reviendrais-tu pour cet appeau ?

Laisse-moi fuir , cesse de rire , De l'indocilité qui me fait envoler , Lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appelen

Si tu voyais mettre à la broche

Tous les jours autant de faucons

Que j'y vois mettre de chapons , Tu ne me ferais pas un semblable reproche.

8o LA FONTAINE,

FABLE XXI L

Le Chat et le Rat.

yjy A T R E animaux divers , le chat grippe-fromage , Triste oiseau le hibou , ronge-maille le rat ,

Dame belette au long corsage ,

Toutes gens d'esprit scélérat , Hantaient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage. Tant y furent qu'un soir à l'entour de ce pin L'homme tendit ses rets. Le chat de grand matin

Sort pour aller chercher sa proie.

Les derniers traits de Tombre empêchent qu'il ne voie Le filet : il y tombe , en danger de mourir y . Et mon chat de crier , et le rat d'accourir ^ L'un plein de désespoir , et l'autre plein de joie. Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.

Le pauvre chat dit : Cher ami ,

Les marques de ta bienveillance

Sont communes en mon endroit ; Viens m'aider à sortir du piège où l'ignorance

M'a fait tomber. C'est à bon droit Que seul entre les tiens , par amour singulière ^ Je t'ai toujours chojé , t'aimantcomme mes jeux. Je n'en ai point regret,et j'en rends grâce aux dieux.

^'allais leur faire ma prière ,

tout dévot chat en use les matins :

Ce

FABLES, LIV. VIII. 8f

Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains : Viens dissoudre ces nœuds. £t quelle récompense

En aurai-je ? reprit le rat.

Je jure éternelle alliance

Avec toi , répartit le chat.

Dispose de ma griffe , et sois en assurance : Envers et contre tous je te protégerai ;

Et la belette mangerai

Avec répoux de lar chouette :

Ils t^en veulent tous deux. Le rat dit : Idiot ! Moi ton libérateur ? Je ne suis pas si sot.

Puis il s'en va vers sa retraite :

La belette était près du trou.

lie rat grimpe plus haut : il y voit le hibou. Dangers de toutes parts : le plus pressant l'emporte. Ronge-maille retourne au chat , et fait en sorte Qu'il détache un chaînon,puis un autre, et puis tant

Qu'il dégage enfin l'hjpocrite.

L'homme paraît en cet instant :

Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite. A quelque temps de là, notre chat vit de loin Son rat qui se tenait alerte et sur ses gardes. Ah ! mon frère , dit-il : viens m'embrasser : ton soin

Me fait injure ; tu regardes

Comme ennemi ton allié.

Penses- tu que j'aie oublié

Qu'après Dieu je te dois la vie ?

Et moi , reprit le rat , penses-tu que j'oublie

Ton naturel ? Aucun traité Feut-il forcer un cbat à la reconnaissance?

S'assure- t-on sur Taliiance Qu'a faite la nécessité ?

FABLE XXII L

Le Torrent et la Bavière.

V E c grand bruit et grand fracas

Un torrent tombait des montagnes :

Tout fuyait devant lui : Thorreur suivait ses pas ;

Il faisait trembler les campagnes.

Nul voyageur n'osait passer

Une barrière si puissante :

Un seul vit des voleurs ; et se sentant presser , Il mit entr'eux et lui cette onde menaçante.

Ce n'était que menace , et bruit sans profondeur :

Notre homme enfin nWt que la peur.

Ce succès lui donnant courage , Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours»

Il .rencontra sur son passage

Une rivière dont le cours , Image d'un sommeil doux , paisible et tranquille. Lui fit croire d'abord ce trajet fott facile. Point de bords escarpés , un sable pur et net

Il entre , et son cheval le met A couvert des voleurs , mais non de Tonde noire:

FABLES, LIV. VIII. ai

Tous deux au Styx allèrent boire ; Tous deux, à nager malheureux , Allèrent traverser au séjour ténébreux , Bien d^autres fleuves que les nôtres.

Les gens sans bruit sont dangereux :

Il n'en est pas ainsi des autres.

FABLE XXIV

VEducatioru

M^ A R I D o N et César , frères dont Porigine Venait de chiens fameux,beaux,bienfaitset hardis, A deux maitres divers échus au temps jadis , Hantaient , Tun les forêts , et Tautre la cuisine. Ils avaient eu d'abord chacun un autre nom :

Mais la diverse nourriture Fortifiant en Tun cette heureuse nature , En Tautre l'altérant , un certain marmiton

Nomma celuî-ci Laridon.

Son frère , ayant couru mainte haute aventure , Mis maint cerf aux abois , maint sanglier abattu , Fut le premier César que la gent chienne aiteu. On eut soin d'empêcher qu'une indigne maitresse Ne fît en ses enfans dégénérer son sang.

Laridon négligé , témoignait sa tendresse

A l'objet le premier passant.

Fij

Il peupla tout de son engeance :

Tourne-broches par luirenduscomraunsenFrance Y font un corps à part , gens fuyant les hasards ,

Peuple antipode des Césars.

On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père : Le peu de soin , le temps , tout faitqu'ondégénère. Faute de cultiver la nature et ses dons , O combien de Césars deviendront Laridons !

FABLE XXV

Les deux Chiens et VAne mort.

J.^ £ S vertus devraient être sœurs ,

Ainsi que les vices sont frères :

Dès que l'un de ceux-ci s'empare de nos cœurs , Tous viennent à la file , il ne s'en manque guères ; J'entends de ceux qui n'étant pas contraires,

Peuvent loger sous même toit.

A l'égard des vertus , rarement on les voit Toutes en un sujet éminemment placées Se tenir par la main sans être dispersées.

L'un est vaillant,mais promptiPautre est prudent,ma

Parmi les animaux , le chien se pique d'être Soigneux et fidèle à son maître :

Mais il est sot , il est gourmand :

Témoin ces deux matins qui , dans Téloignement , Virent un âne mort qui flottait sur les ondes. Le vent de plus en plus Téloignait de nos chiens. Amî,dit Tun, tes jeuxsont meilleurs que les miens, Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes. J'y crois voir quelque chose : est-ce un bœuf, un cheval ?

Hé qu'importe quel animal ?

Dit l'un de ces mâtins: voilà toujours curée. Le point est de l'avoir ; car le trajet est grand ; Et de plus il nous faut nager contre le vent. Buvons toute cette eau : notre gorge altérée En viendra bien à bout : ce corps demeurera

Bientôt à sec , et ce sera

Provision pour la semaine.

Voilà mes chiens à boire; ils perdirent Thaleine,

Et puis la vie ; ils firent tant

Qu'on les vit crever à l'instant

L'homme est ainsi bâti : quand un sujet l'enflamme, L'impossibilité disparait à son âme.

Combien fait-il de vœux ? combien perd-il de pas ? S'outrant pour acquérir des biens ou de la gloire.

Si j'arrondissais mes états !

Si je pouvais remplir mes coffres de ducats/ Si j'apprenais l'hébreu , les sciences , l'histoire !

Tout cela c'est la mer à boire.

Mais rien à l'homme ne suffit :

Pour fournir aux projets que forme un seul esprit ,

Il faudrait quatre corps , encor loin d y suffire , A mi-chemin je crois que tous demeureraient : Quatre Mathusalem bout à bout ne pourraient Mettre à fin ce qu'un seul désire*

FABLE XXV L

Démocnte et les Abdéritains.

v2^ E i'*^ toujours baï les pensers du vulgaire ! Qu'il me semble profane , injuste et téméraire , Mettant de faux milieux entre la chose et lui , Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui ! Le maître d'Epicure en fit l'apprentissage.

Son pays le crut fou : petits esprits ! Mais quoi

Aucun n'est prophète chez soi.

Ces gens étaient les fous , Démocrite le sage. L'erreur alla si loin , qu'Abdère députa

Vers Hippocrate , et l'invita ,

Par lettres et par ambassade , A venir rétablir la raison du malade.

Notre concitoyen , disaient-ils en pleurant , Perd Tesprit : la lecture a gâté Démocrite.

Nous l'estimerions plus s'il était ignorant : Aucun nombre , dit-il , les mondes ne limite :

Peut-être même ils sont remplis

De Démocrites infinis.

Non content de ce songe , il j joint les atomes ,

Enfans d'un cerveau creux , invisibles fantciraes ; Et mesurant les cieux , sans bouger d'ici-bas , Il connaît Tunivers , et ne se connaît pas.

Un temps fut qu'il savait accorder les débats:

Maintenant il parle à lui-même.

Venez, divin mortel , sa folie est extrême.

Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens : Cependant il partit : et vojez , je vous prie ,

Quelles rencontres dans la vie Jje sort cause ; Hippocrate arriva dans le temps Que celui qu'on disait n'avoir raison ni sens ,.

Cherchait dans l'homme et dans la bête , Quel siège a la raison , soit le cœur , soit la tête. Sous un ombrage épais , assis près d'un ruisseau ,

Les labjrrinthes d'un cerveau li^occupaient. Il avait à ses piedt maint volume , Et ne vit presque pas son ami s'avancer ,

Attaché selon sa coutume.

ZiCur compliment fut court, ainsiqu'on peut penser. lie sage est ménager du temps et des paroles. Ajant donc mis à part les entretiens frivoles , Et beaucoup raisonné sur l'homme et sur l'esprit ,

Ils tombèrent sur la morale.

Il n'est pas besoin que j'étale

Tout ce que l'un et Tautre dit.

Le récit précédent suffit Four montrer que le peuple est juge récusable.

F iv

En quel sens est donc véritable , Ce que j'ai lu dans certain lieu , Que sa voix est la voix de Dieu ?

FABLE XXVI L

Le Loup et le Chasseur.

r UREUR d'accumuler , monstre de qui les jeux Regardent comme un pointions les bienfaits des die Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage J Quel temps demandes-tu poursuivre mes leçons ? L 'homme sourd à ma voix , comme à celle du sage , Ne dira-t-il jamais : C'est assez , jouissons ? Hâte-toi , mon ami ; tu n'as pas tant à vivre. Je te rebats ce mot , car il vaut tout un livre. Jouis. Je le ferai. Mais quand donc ? Dès demain. Eh î mon ami , la mort te peut prendre en chemin. Jouis dès aujourd'hui: redoute un sort semblable A celui du chasseur et du loup de ma fable.

Le premier , de son arc avait mis bas un daim. Un faon de biche passe , et le voilà soudain Compagnon du défunt ; tousdeuxgisentsur l'herbe. La proie était honnête , un daim avec un faon ; Tout modeste chasseur en eût été content :

Cependantunsanglier,monstreénormeetsuperbe, Tente encor notre archer , friand de tels morceaux.

Autre habitant du Stjx : la Parque et ses ciseaux Avec peine y mordaient ; la déesse infernale Reprit à plusieurs foisTheureau nionstre fatale. De la force du coup pourtant il s^ab^ttit.

CY'tâit assez de biens ; mais quoi? rien ne remplit Xes vastes appétits d'un faiseur de conquêtes. Dans le temps que le porc revient à soi , Tarcher Voit le long du sillon une perdrix marcher ;

Surcroit chétif aux autres têtes. De son arc toutefois il bande les ressorts.

Le sanglier rappelant les restes de si vie , Vient à lui , le découd , meurt vengé sur son corps ;

Et la perdrix le remercie.

Cette part du récit s'adresse aux convoiteux. L'avare aura pour lui le reste de l'exemple.

Un loup vit en passant ce spectacle piteux.

O Fortune ! dit-il , je te promets un temple. Quatre corps étendus ! que de biens ! Mais pourtant Il faut les ménager , ces rencontres sont rares.

( Ainsi s'excusent les avares. ) J'en aurai , dit le loup , pour un mois, pour autant. Un , deux, trois , quatre corps ; ce sont quatre semaines ,

Si je sais compter , toutes pleines.

Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant La corde de cet arc : il faut que l'on l'ait faite De vrai boyau ; l'odeur me le témoigne assez.

En disant ces mots il se jette

90 LA FONTAINE, etc.

Sur Tare qui se détend , et fait de la sagette Un nouveau mort: mon loup a les boyaux percés*

Je reviens à mon texte : il faut que Ton jouisse ; Témoin ces deux gloutons punis d'unsor t commun.

La convoitise perdit l'un ,

L'autre périt par Tavarice.

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