‹ Fables de Fontaine avec les notes de ChampfortChapitre 6 sur 86 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

FABLE PREMIÈRE

Le Dépositaire infidèle.

VJ RACE aux Filles de mémoire ^ J'ai chanté des animaux :

Peut-être d'autres héros M'auraient acquis moins de gloire.

Le loup , en langue des dieux ^ Parle au chien dans mes ouvrages* lje% bêtes , à qui mieux mieux , Y font divers personnages :

Les uns fous , les autres sages , De telle sorte pourtant Que les fous vont l'emportant:

La mesure en est plus pleine.

Je mets aussi sur la scène Des trompeurs , des scélérats , Des t jrans et des ingrats , Mainte imprudente pécore , Force sots , force flatteurs.

Je pourrais j joindre encore Des légions de menteurs.

Tout homme ment , dit le sage.

S'il n'j mettait seulement Que les gens du bas étage , On pourrait aucunement Soufïnr ce défaut aux hommes :

Mais que tous tant que nous sommes »

Nous mentions , grand et petit , Si quelqu'autre Tavait dit , Je soutiendrais le contraire.

^ Et même qui mentirait

Comme Esope , et comme Homère »

Un vrai menteur ne serait.

Le doux charme de maint songe , Par leur bel art inventé , Sous les habits du mensonge Nous offre la vérité. L'un et Pautre a fait un livre Que je tiens digne de vivre Sans fin ,' et plus , s'il se peut :

Comme eux ne ment pas qui veut.

Mais mentir comme sut faire * Un certain dépositaire Pajé par son propre mot , Est d'un méchant , et d'un sot.

Voici le fait. Un trafiquant de Perse , Chez son voisin , s'en allant en commerce , Mit en dépôt un cent de fer un jour.

Mon 1èr ! dit-il , quand il fut de retour.

Votre fer ? il n'est plus : j'ai regret de vous dire ,

Qu'un rat Ta mangé tout entier.

J'en ai grondé mes gens : mais qu'j faire ? Un grenier A toujours quelque trou. Le trafiquant admire Un tel prodige , et feint de le croire pourtant. Âabout de quelques jours il détourne Tenfant Du perfide voisin ; puis à souper convie Le père , qui s'excuse , et lui dit en pleurant :

Dispensez-moi , je vous supplie ; Tous plaisirs pour moi sont perdus.

J^aimais un fils plus que ma vie :

Je n'ai que lui : que dis-je ? hélas ! je ne Tai plus , On me Ta dérobé. Plaignez mon infortune.

Le marchand répartit : Hier au soir sur la brune , Un chat-huant s'en vint votre fils enlever :

Vers "un vieux bâtiment je le lui vis porter. Le père dit : Comment voulez-vous que je croie Qu'un hibou pût jamais emporter cette proie ? Mon fils , en un besoin , eût pris le chat-huant. Je ne vous dirai point, reprit l'autre , comment ; Mais enfin je l'ai vu , vu de mes jeux , vous dis- je ,

Et ne vois rien qui vous oblige D'en douter un moment , après ce que je dis.

Faut-il que vous trouviez étrange

Que les chats -huants d'un pays Où le quintal de fer par un seul rat se mange , Enlèvent un garçon pesant un demi-cent ?

L'autre vit où tendait cette feinte afenture.

Il rendit le fer au marchand ,

Qui lui rendit sa géniture.

Même dispute avint entre deux voyageurs.

L^UD d'eux était de ces conteurs Qui n^ont jamais rien vu qu'avec un microscope : Tout est géant chez eux. Ecoutez- les, r£urope Comme l'Afrique aura des monstres à foison.

Celui-ci se croyait l'hyperbole permise.

J^ai vu , dit- il , un chou plus grand qu'une maison. Et moi,dit rautre,un pot aussi grand qu'une église. Lepremiersemoquant,Pautrereprit : Tout doux ,

On le fit pour cuire vos choux.

L'homme au pot fut plaisant: Phomme au fer fut hafa Quand l'absurde est outré , l'on lui fait trop d'honnev De vouloir , par raison , combattre son erreur : Enchérir est plus court , sans s'échaufier la bile.

Les deux Pigeons.

LvEUX pigeonss'aimaient d'amour tendre :

L'un d'eux s'ennuyant au logis , Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ?

Voulez-vous quitter votre frère ? L'absence est le plus grand des maux :

FABLES, LIV. IX. g5

If on pas pour vous , cruel. Au moins que les travaux ,

Les dangers , les soins du voyage ,

Changent un peu votre courage.

£ncor si la saison s'avançait davantage !

Attendez les zéphyrs : qui vous presse? Un corbeau Tout-à-l'heureannonçait malheur à quelqu'oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste , Que faucons , que réseaux. Hélas ! dirai-je , il pleut :

Mon frère a-t-îl tout ce qu'il veut ,

Bon soupe , bon gîte , et le reste ?

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur :

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète XiVmportèrent enfin. Il dit: Ne pleurez point , Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite : «f e reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère.

Je le désênnuirai : quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : J'étais là , telle chose m'avînt :

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots , en pleurant ^ ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit , tel encor que Porage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.

L'air devenu serein , il part tout morfondu ,

i)S LA FONTAINE,

Sècheduraieuxqu'il peut son corps chargéde pluie; Dans un champàTécart voit du blé répandu , Voit un pigeon auprès ,'cela lui donne envie : Il y vole , il est pris : ce blé couvrait d'un lacs

Les menteurs et traîtres appas.

Le lacs était usé , si bien que de son aile , De ses pieds , de son bec , l'oiseau le rompt enfin : Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour , à la serre cruelle , Vit notre malheureux, qui traînant la ficelle. Et les morceaux du lacs qui Pavait attrapé ,

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s'en allait le lier , quand des nues Fond à son tour un aigle aux aîles étendues.

Le pigeon profita du conflit des voleurs , S'envola, s'abattit auprès d'iine masure ;*

Crut pour ce coup que ses malheurs

Finiraient par cette aventure :

Mais un fripon d'enfant ( cet âge est sans pitié ) Prit sa fronde , et d'un coup , tua plus d'à-moitié

La volatille malheureuse , Qui maudissant sa curiosité ,

Traînant l'aîle , et tirant le pied ,

Demi-morte , et demi-boiteuse ,

Droit au logis s'en retourna :

Que bien , que mal , elle arriva ,

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoins : et je laisse à juger

De

De combien de plaisirs ils pajèrent leurs peines.

Amans , heureux amans , voulez-vous voyager ?

Que ce soit aux rives prochaines»

Sojez-vous Tun à Tautre un monde toujours beau.

Toujours divers , toujours nouveau :

Tenez-vous lieu de tout,comptez pour rien le reste. «Tai quelquefois aimé : je n^aurais pas alors ,

Contre le Louvre et ses trésors , Contre le firmament et sa voûte céleste ,

Changé les bois , changé les lieux , Honorés par les pas , éclairés par les jeux

De Taimable et jeune bergère,

Pour qui , sous le fils de Gjthère , Je servis engagé par mes premiers sermens.

Hélas ! quand reviendront de semblables momens ? Faut-il que tant d'objets si doux et si charmans , Me laissent vivre au gré démon âme inquiète ? Ah! si mon cœur osait encor se renflammer !

Neseatirai-je plus de charme qui m'arrête ?

Ai-je passé le temps d'aimer ?

Le Singe et le Léopard.

1^ E singe avec le léopard

Gagnaient de Targent à la foire :

Ils affichaient chacun & part.

L'un d'eux disait : Messieurs^nion mérite et ma gloire Sont connus en bon lieu : le roi m'a voulu voir ;

Et si je meurs , il veut avoir Un manchon de ma peau , tant elle est bigarrée ,

Pleine de taches , marquetée ,

Et vergetée , et mouchetée.

La bigarrure plaît : partant chacun le vit :

Mais ce fut bientôt fait , bientôt chacun sortit. Le singe de sa part disait : Venez , de grâce , Venez , messieurs : )e fais centtours de passe-passe. Cette diversité dont on vous parle tant , Mon voisin léopard l'a sur soi seulement :

Moi , je l'ai dans l'esprit : votre serviteur Gille ,

Cousin et gendre de Bertrand ,

Singe du pape en son vivant ,

Tout fraîchement en cette ville Arrive en trois bateaux , exprès pour vous parler ; Car il parle , on l'entend , il sait danser , baller ,

Faire des tours de toute sorte , Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blaacs :

Non,mes8ieurs,pourunsou : si vous n^ètes contens, Nous rendrons à chacun son argent à la porte.

lie singe avait raison : ce n'est pas sur Thabit Que la diversité me plaît , c'est dans Tesprit : L'une fournit toujours des choses agréables , Ij'autre,en moins d'un moment, lasse les regard ans* Oh!quedegrandsseigneurs,auléopardsemblables, N'ont que l'habit pour tous talens !

Le Gland et la Citrouille.

UiEU fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve Kn tout cet univers , et l'aller parcourant , Dans les citrouilles je la treuve.

Un -villageois considérant Combien ce fruit est gros , et sa tige menue , A quoi songeait , dit-il , l'auteur de tout cela ? Il a bien mal placé cette citrouille-là :

Hé , parbleu , je l'aurais pendue

A l'un des chênes que voilà :

C'eût été justement l'affaire ,

Tel fruit , tel arbre» pour bien faire.

C'est doramase , Garo , que tu n'es point entré Au conseil de celui que prêche ton curé ;

Gij

Le tout , à ce qu'il dît , pour faîre un châtiment Qui pût servir d'ekemple , et dont toute sa suite Se souvînt à jamais comme d'une leçon.

Là- dessus il cita Virgile et Cicéron ,

Avec force traits de science.

Son discours dura faut , que la m^udife engeance Eut le temps de gâter en cent ^ieux le jardin.

Je hais les pièces d'éloquence Hors de leur place , et qui n'ont point de fin ;

Et ne sais bête au monde pire Que l'écolier , si ce n'est le pédant.

Le meilleur de ces deux pour voisin , à vrai dire ,

Ne me plairait aucunement.

Le Statuaire et la Statue de Jupiter.

Un bloc de marbre était si beau , Qu'un statuaire en fit l'emplette ; Qu'en fera , dit-il , mon ciseau ?

Sera-t-il dieu , table , ou cuvette ?

Il sera dieu : même je veux Qu'il ait en sa main un tonnerre.

Tremblez , humains ; faites des vœux :

Voilà le maître de la terre.

FABLES, LIV. IX. io3

L^artîsan exprima si bien

Le caractère de Tidole ,

Qu'on trouva quHl ne manquait rien

A Jupiter que la parole.

Même Ton dit que l'ouvrier Eut à peine achevé Fimage , Qu'on le vit frémir le premier , Et redouter son propre ouvrage.

A la faiblesse du sculpteur , Le poète autrefois n'en dût guère , Des dieux dont il fut l'inventeur , Craignant la haine et la colère.

Il était enfant en ceci :

Les enfans n'ont l'ame occupée

Que du continuel souci

Qu'on ne fâche point leur poupée.

Le cœur suit aisément l'esprit :

De cette source est descendue .

L'erreur païenne qui se vit Chez tant de peuple répandue.

Ils embrassaient violemment Les intérêts de leur chimère.

Figmalion devint amant

G iv

104 l'A FONTAINE,

^ De la Vénus dont il fut père.

Chacun tourne en réalités , Autant quMl peut ses propres songes.

L'homme est de glace aux vérités y .

Il est de feu pour les mensonges.

La Souris métamorphosée m Fille.

vJ N E souris tomba du bec d'un chat-huant :

Je ne l'eusse pas ramassée ; Mais un bramin le fît : je le crois aisément :

Chaque pays a sa pensée.

La souris était fort froissée.

De cette sorte de prochain Nous nous soucions peu : mais le peuple bramin

Le traite en frère. Ils ont en tête

Que notre âme , au sortir d'un roi , Entre dans un ciron , ou dans telle autre bête Qu'il plaît au Sort : c'est-là Tun des points de leur loi. Pjthagore chez eux a puisé ce mystère.

Sur un tel fondement le bramin crut bien faire De prier un sorcier qu'il logeât la souris Dans un corps qu'elle eût eu pour hôte au temps jadi&.

Le sorcier en fit une fille De l'âge de quinze ans , et telle et si gentille ,

FABLES, LIV. IX. io5

Que le fils de Frîam pour elle aurait tenté Plus encor qu'il ne fit pour la grecque beauté* Le bramin fut surpris de chose si nouvelle.

II dit à cet objet si doux :

Vousn^avez qu'à choisir; car chacun est jaloux

De l'honneur d'être votre époux.

En ce cas je donne , dit-elle ,

Ma voix au .plus puissant de tous.

Soleil , s'écria lors le bramin à genoux ,

C'est toi qui seras notre gendre.

Non , dit-il, ce nuage épais £stplus puissant que moi,puisqu'ilcache mes traits;

Je vous conseille de le prendre.

Eh bien , dit le bramin au nuage volant , Es-tu né pour ma fille ? Hélas ! non ; car le vent Me chasse à son plaisir de contrée en contrée : Je n'entreprendrai point sur les droits de Borée.

Le bramin fâché , s'écria :

O vent donc , puisque vent y a ,

Viens dans les bras de notre belle.

Il accourait : un mont en chemin l'arrêta.

L'éteuf passant à celui-là , Il le renvoie , et dit : J'aurais une querelle

Avec le rat ; et l'offenser Ce serait être fou , lui qui peut me percer.

Au mot de rat , la demoiselle

Ouvrit l'oreille ; il fut l'époux.

Un rat ! Un rat : c'est de ces coups

io6 LA FONTAINE,

Qu'Amour fait , témoin telle et telle • Mais ceci soit dit entre nous.

On tient toujours du lieu dont on vient : cette fable Prouve assez bien ce point : mais à la voir de près , Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits : Car quel époux n'est point au Soleil préférable , En s'y prenant ainsi ? Dirai-je qu'un géant Est moins fort qu'une puce ? Elle le mord pourtant. Le rat devait aussi renvoyer , pour bien faire ,

La belle au chat , le chat au chien ,

Le chien au loup. Par le moyen

De cet argument circulaire , Pilpay jusqu'au Soleil eût enfin remonté ; Le Soleil eût joui de la jeune beauté.

Revenons , s'il se peut , à la métempsycose : Le sorcier du bramin fit sans doute une chose Qui, loin de la prouver , fait voir sa fausseté. Je prends droit là-dessus contre le bramin même :

Car il faut , selon son système , Que rhomme , la souris , le ver, enfin chacun Aille puiser son âme en un trésor commun.

Toutes sont donc de même trempe ;

Mais agissant diversement.

Selon l'organe seulement ,

L'une s'élève , et Tautre rampe.

D'où vient donc que ce corps si bien organisé

Ne put obliger son hôtesse

FABLES, LIV. IX. 107 De s^unir au Soleil ? l|n rat eut sa tendresse.

Tout débattu , tout bien pesé , Les âmes des souris et les âmes des belles

Sont très-différentes entr'elles.

Il en faut revenir toujours à son destin , CVst-à-dire , à la loi par le ciel établie.

Parlez au diable , employez la magie 9 Vous ne détournerez nul être de sa ûru

FABLE VIIL

Le Fou qui vend la Sagesse.

Jamais auprès des fous ne te mets à portée :

Je ne te puis donner un plus sage conseil.

Il n'est enseignement pareil A celui-là de fuir une tête éventée.

On en voit souvent dans les cours.

Le prince y prend plaisir ; car ils dorment toujours Quelque trait aux fripons , aux sots , aux ridicules.

Un fol allait criant par tous les carrefours , Qu'il vendait la sagesse ; et les mortels crédules De courir à Tachât : chacun fut diligent.

On essuyait force grimaces ;

Fuis on avait pour son argent , Avec un bon soufflet , un fil long de deux brasses.

io8 LA FONTAINE,

La plupart s'en fâchaient ; maïs que leur servaî t-îl? C'étaient les plus moqués : le mieux était de rire ^

Ou de s'en aller , sans rien dire ,

Avec son soufflet et son fil.

De chercher du sens à la chose , On se fût fait siffler ainsi qu'un ignorant*

La raison est-elle garant De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause . De tout ce qui se passe en un cerveau blessé. Du fil et du soufflet pourtant embarrassé , Un des dupes un jour alla trouver un sage ,

Qui , sans hésiter davantage , Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes tout purs. hes gens bien conseillés, et qui voudront bien faire, Entr'eux et les gens fous mettront,pour Tordinaire, La longueur de ce fil ; sinon , je les tiens sûrs

De quelque semblable carresse.

Vous n'êtes point trompé , ce fou vend la sagesse.

VHuître et Us Plaideurs.

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent Une huître que le flot y venait d'apporter ; Ils Pavaient des yeux , du doigt ils se la montrent : A l'égard de la dent, il fallut contester.

L'un se baissait déjà pour ramasser la proie ,

L^autre le pousse , et dit : Il est bon de savoir

Qui de nous en aura la joie.

Celui, qui le premier apul'appercevoir, En sera le gobeur , l'autre le verra faire.

Si par-là l'on juge l'affaire , Reprit son compagnon , j'ai l'œil bon, Dieu merci.

Je ne l'ai pas mauvais aussi , Dit l'autre ; et je l'ai vue avant vous , sur ma vie. Et bien , vous l'avez vue , et moi je l'ai sentie.

Pendant tout ce bel incident , Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge. Perrin, fort gravement, ouvre l'huître, et la gruge,

Nos deux messieurs le regardant.

Ce repas fait , il dit , d'un ton de président : Tenez , la cour vous donne à chacun une écaille , Sans dépens,et qu'en paix chacun chez soi s'en aille.

Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui : Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles ; Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui ; £t ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.

iio LA FONTAINE,

FABLE X

Le Loup et le Chien maigre.

A UTREFOis carpilloo fretin

Eut beau prêcher , il eut beau dire j

On le mit dans la poêle à frire.

Je fis voir que lâcher ce qu'on a dans la iHain y

Sous espoir de grosse aventure y

Est imprudence toute pure.

Le pêcheur eut raison ; carpillon nVut pas tort : Chacun dit ce qu'il peut pour défendre sa vie.

Maintenant il faut que j'appuie Ce que j'avançai lors , de quelque trait encor.

Certain loup aussi sot que le pêcheur fut sage ,

Trouvant un chien hors du village , S'en allait l'emporter : le chien représenta Sa maigreur. Jà ne plaise à votre seigneurie

De me prendre en cet état-là :

Attendez ; mon maître marie

Sa fille unique ; et vous jugez Qu'étant de noce il faut, malgré moi, que j'engn

Le loup le croit , le loup le laisse.

Le loup , quelques jours écoulés , Revient voir si son chien n'est point meilleur à prei

Mais le drôle était au logis.

FABLES, LIV. IX. m

1] dit au loup par un treillis :

Ami , je vais sortir ; et si tu veux attendre ,

Le portier du logis et moi ,

Nous serons tout-à-rheure à toi.

Ce portier du logis était un chien énorme ,

Expédiant les loups en forme.

Celui-ci s'en douta. Serviteur au portier , Dit-il , et de courir. Il était fort agile y

Mais il n'était pas fort habile :

Ce loup ne savait pas encor bien son métier.

Rien de trop.

Je ne vois point de créature

Se comporter modérément.

II est certain tempérament

Que le maître de la Nature Veutque Ton garde en tout. Le fait-on? Nullement, Soit en bien , soit en mal , cela n^arrive guère. Le blé , riche présent de la blonde Gérés , Trop touffu bien souvent épuise les guérets : £n superfluités s'épandant d'ordinaire ,

Et poussant trop abondamment ,

Il ôte à son iiuit l'aliment, li'arbren^enfaitpasmoins^ tant le luxe sait plaire. Four corriger le blé , Dieu permit aux mouton»

De retrancher l'excès des prodigues moissons.

Tout au travers ils se jetèrent ,

Gâtèrent tout , et tout broutèrent ;

Tant que le ciel permit aux loups D'en croquer quelques-uns: ils les croquèrent tous: S'ils ne le firent pas , du moins ils y tâchèrent.

Puis le ciel permit aux humains De punir ces derniers : les humains abusèrent

A leur tour des ordres divins.

De tous les animaux , l'homme a le plus de pente

A se porter dedans l'excès.

Il faudrait faire le procès Aux petits comme aux grands. Il n'est ânie vivante Qui ne pèche en ceci. Rien de TROP,est un point Dont on parle sans cesse , et qu'on n'observe point.

Le Cierge.

v> 'e s T du séjour des dieux que les abeilles vienne Les premières , dit-on , s'en allèrent loger

Au mont Hjmette , et se gorger Des trésors qu'en ce lieu les zépky rs entretiennent. Quand on eut des palais de ces filles du ciel , Enlevé 1 ambroisie en leurs chambres enclose ,

Ou,

FABLES, LIV. IX. isS

Ou j pour dire en français la chose ,

Après que les ruches sans miel N^eurent plus que la cire , on fit mainte bougie :

Maint cierge aussi fut façonné.

Und'eux voyant la terre en brique au feu durcie , Vaincre l'effort des ans , il eut la même envie ; Et , nouvel Empédocle aux flammes condamné

Par sa propre et pure folie , Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné :

Ce cierge ne savait grain de philosophie.

Tout en tout est divers ; ôtez-vous de l'esprit Qu'aucun être ait été composé sur le vôtre.

L'Ëmpédocle de cire au brasier se fondit :

Il n'était pas plus fou que Tautre.

Jupiter et le Passager.

\J combien le péril enrichirait les dieux ,

Sinous nous souvenions des vœux qu'il nous fait faire /

Mais , le péril passé , l'on ne se souvieftit guère

De ce qu'on a promis aux cieux :

On compte seulement ce qu'on doit à la terre. Jupiter , dit l'impie , est un bon créancier :

Il ne se sert jamais d'huissier.

Eh ! qu'est-ce donc que le tonnerre?

Comment appelez-vous ces avertisseniens ?

Un passager pendant Forage , Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans ; Il n'en avait pas un : vouer cent élépbans

N'aurait pas coûté davantage.

Il brûla quelques os , quand il fut an rîvagie. Au nez de Jupiter la funaée en BMnta.

Sire Jupin ^ dit-il , prends mon vœu , le voila : C'est un parfum de bœuf que ta grandeur re&pire. La fumée est ta part : je ne te dois plus rien.

Jupiter fil semblant de rire :

Mais après quelques )ours le dieu l'attrapa bien ,

Knvojant un songe lui dire Qu'un tel trésor était en tel lieu. L^honorme au vœu

Courut au trésor comme au feu.

Il trouva des voleurs ; et n'ayant dana sa bourse

Qu'un écu pour toute ressource ,

Il leur promît cent talens d'or ,

Bien comptés , et d'un tel trésor:

On l'avait enterré dedans telle bourgade.

L'endroit parut suspect aux voleurs , de fisicon Qu'à notre prometteur l'un dit : Mon camarade Tu te moques de nous ; meurs , et va chez Platon

Foctei tes cent talens en don.

FABLES, LIV. IX. ii5

FABLE XIV

Le Chat et le Renard.

I ^E chat et le renard, comme beaux petits saints,

S^en allaient en pèlerinage.

C'étaient deax Trais tartnfs, denx archipatelins , Deux francs pattes-pelas , qui des frais du vojage , Croquant mainte volaille , escroquant maint fromage

S'indemnisaient à qui mieux mieux.

Le chemin étant long , et partant ennuyeux ,

Pour raccourcir ils displitèrerif.

La dispute est d'un grand secours :

Sans elle on doritiirait toujours.

Nos pèlerins s'égosillèrent.

Ayant bien disputé , Ton parla du prochain.

Le renard au chat dit enfin :

Tu prétends être fort habile , En sais- tu tant que moi ? J'ai cent ruses au sac. Non, dit l'autre, je n'ai qu'un tour dans mon bissac;

Mais je soutiens qu'il en vaut mille.

Eux de recommencer la dispute à l'envi.

Sur le que-si , que-non , tous deux étant aiusî ,

Une meute appaisa la noise.

Le chat dit au renard : Fouille en ton s£fc y ami :

Cherche en ta cervelle matoise Un stratagème sûr : pour mor , voici le mi^n.

Hij

ii6 LA FO NT AINE,

A ces mots sur un arbre il grimpa bel et bien.

L^autre fit cent tours inutiles , Entra dans cent terriers , mit cent fois en défaut

Tous les confrères de Brifaut.

Par-tout il tenta des asyles ;

Et ce fut par-tout sans succès ; La fumée y pourvut , ainsi que les bassets.

Au sortir d'un terrier , deux chiens aux pieds agiles,

L'étranglèrent du premier bond.

Le trop d'expédiens peut gâter une affaire :

On perd du temps au choix , on tente , on veut tout faii N'en ajons qu^un , mais qu'il soit bon.

FABLE XV

Le Mari j la Femme et le J^oleur.

vJ N mari fort amoureux , Fort amoureux de sa femme , Bien qu'il fût jouissant , se crojait malheureux : Jamais œillade de la dame , Propos flatteur et gracieux , Mot d'amitié , ni doux sourire , Déifiant le pauvre sire ,

N'avaîentfaitsoupçonnerqu'il fût vraiment chéri. Je le crois , c'était un mari.

Il ne tint point à l'hjménée ,

Que , content de sa destinée 9

Il n'en remerciât les dieux.

Mais quoi ? si Tamour n'assaisonne

Les plaisirs que l'hymen nous donne ,

Je ne vois pas qu'on en soit mieux.

Notre épouse étant donc de la sorte bâtie ; Et n'ajant carressé son mari de sa vie , Il en faisait sa plainte une nuit. Un voleur

Interrompit la doléance.

La pauvre femme eut si grand peur ,

Qu'elle chercha quelque assurance

Entre les bras de son époux.

Ami voleur , dit-il, sans toi ce bien si doux Me seroit inconnu. Prends donc en récompense Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance ; Prends le logis aussi. Les voleurs ne sont pas

Gens honteux , ni fort délicats :

Celui-ci fît sa main. J'infère de ce conte

Que la plus forte passion , C'est la peur: elle fait vaincre l'aversion , Et l'amour quelquefois ; quelquefois il la dompte.

J'en ai pour preuve cet amant , Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame ,

L'emportant à travers la flamme.

J'aime assez cet emportement :

Jje conte m'en a plu toujours infiniment.

Il est bien d'une ame espagnole ,

Et plus grande encore que folle.

H iîj

ii8 LA FONTAINE,

FABLE XVL

Le Trésor et les deux Hommes.

Un

homme n'ayant plus ni crédit, ni ressource »

Et logeant le diable en sa bourse ,

C'est-à-dire , n'y logeant rien ,

S'imagina qu'il ferait bien De se pendre , et finir lui-même sa misère , Fuisqu 'aussi bien ,sans lui,la faim le viendrait faire;

Genre de mort qui ne duit pas A gens peu curieux de goûter le trépas.

Dans cette intention , une vieille masure Fut la scène où devait se passer l'aventure : Il y porte une corde ; et veut avec un clou Au haut d'un certain mur attacher le licou.

La muraille vieille et peu forte , S'ébranle aux premiers coups,tombe avec un trésor. Notre désespéré le ramasse, et l'emporte :

Laisse là le licou , s^en retourne avec l'or , Sans compter : ronde ounon,lasomme plut au sire. Tandis que le galant à grands pas se retire , L'homme au trésor arrive , et trouve son argent

Absent.

Quoi ? dit-il , sans mourir je perdrai cette somme ? Je ne me pendrai pas ? Et vraiment si ferai ,

Ou de corde je manquerai.

Le lacs était tout prêt , il n^y manquait qu^un homme : Celui-ci se Fattache , et se pend bien et beau.

Ce qui le consola. peut-être , Fut qu'an autre eût pour lui fait les frais du cordeau. Aussi bien que Pargent le licou trouva maître.

Li 'avare rarement finit ses jours sans pleurs: Il â le moins de part au trésor qu'il enserre , Thésaurisant pour les voleurs , Pour ses parens , ou pour la terre.

lilaîs que dire du troc que la Fortune fit ?

Ce sont là de ses traits : elle s'en divertit. Plus le tour est bizarre , et plus elle est contente.

Cette déesse inconstante

Se mit alors en l'esprit

De voir un homme se pendre :

Et celui qui se pendit ,

S'y devait le moins attendre.

FABLEXVIL

Le Singe et le Chat.

iSeRTRAnd avec Raton , l'un singe , et l'autre chat , Commensaux d'un logis , avaient un coibmun maître. D'animaux malfaisans c'était un très-bon plat: Ils n'j craignaient tous deux aucun , quel qu'il pût être. Trouvait-on quelque chose au logis de gâté ,

H iv

L'on ne sVri prenait point aux gens du voisinage. Bertrand dérobait tout : Raton , de son côté , Etait moins attentif aux souris qu'au fromage.

Un jour y au coin du feu , nos deux maîtres fripons

Regardaient rôtir des marrons :

Les escroquer était une très-bonne affaire :

Nos galans y voyaient double profit à faire , Leur bien premièrement , et puis le mal d^autrui. Berlrand^dit à Raton: Frère , il faut aujourd'hui

Que tu fasses un coup de maître.

Tire-moi ces marrons. Si Dieu m^avait fait naître

Propre à tirer marrons du feu ,

Certes marrons verraient beau jeu.

Aussi tôt fait que dit: Raton avec sa patte ,

D'une manière délicate , Ecarte un peu la cendre , et retire les doigts ;

Puis les reporte à plusieurs fois , Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque;

Et cependant Bertrand les croque.

Une servante vient : adieu mes gens: Raton

N'était point content , ce dit-on.

Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes Qui , flattés d'un pareil emploi , Vont s'échauder en des provinces , Pour le profit de quelque roi.

Le Milan tt U Rossignol.

J\ PRES que le milan, manifeste voleur , £ut répandu Talarmé en tout le voisinage , "Et fait crier sur lui les enfans du village , Un rossignol tomba dans ses mains, par malheur. Le héros du printemps lui demande la vie :

Aussi bien que manger en qui n'a que le son ?

Ecoutez plutôt ma chanson ; Je vous raconterai Térée et son envie, t^ui, Térée ? Est-ce un mets propre pour les milans ? Non pas , c'était un roi , dont les feux violens Me firent ressentir leur ardeur criminelle :

Je m'en vais vous en dire une chanson si belle. Qu'elle vous ravira : mon chant plaît à chacun.

Le milan alors lui réplique :

Vraiment nous voici bien ; lorsque je suis à jeun

Tu me viens parler de musique ?

J'en parle bien aux rois. Quand un roi te prendra,

Tu peux lui conter ces merveilles :

Four un milan il s'en rira.

Ventre aflamé n'a point d'oreilles.

FABLE XIX

Le Berger et son Troupeau.

v2. ^ ^ ' toujours il me manquera

Quelqu'un de ce peuple imbécillc!

Toujours le loup m'en gobera !

J'aurai beau les compter. Ils étaient plus de mille ^ Et m'ont laissé ravir notre pauvre Robin ,

Robin mouton , qui par la ville

Më suivait pour un peu de pain , Etqui m'aurait suivi jusques au bout du monde. Hélas ! de ma musette il entendait le son :

Il me sentait venir de cent pas à la ronde.

Ah le pauvre Robin mouton !

Quand GuiUot eut fini cette'oraison funèbre , Et rendu de Robin la mémoire célèbre ,

Il harangua tout le troupeau , Les chefs , la multitude , et jusqu'au moindre agneau ,

Les conjurant de tenir ferme :

Cela seul suffirait pour écarter les loups.

Foi de peuple d'honneur ils lui promirent tous ,

De ne bouger non plus qu'un terme.

Nous voulons , dirent-ils , étouffer le glouton^

Qui nous a pris Robin mouton.

Chacun en répond sur sa tête.

Guillol les crut , et leur fit fête.

Cependant devant qu^il fût nuit , Il arriva nouvel encombre.

Un loup parut , tout le troupeau s'enfuît.

Ce n'était pas un loup , ce n'en était que l'ombre.

Haranguez de méchans soldats ,

Ils promettront de faire rage :

Mais au moindre danger , adieu tout leur courage : Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas.

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