‹ Fables de Fontaine avec les notes de ChampfortChapitre 8 sur 86 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

FABLE PREMIÈRE

Le Lion.

O u L t A N léopard autrefois

Eut j ce dit-on , par mainte aubaiile , Force bœufs dans ses prés, force ceris dansses bçis^

Force moutons parmi la plaine.

Il naquit un lion dans la forêt prochaine.

Après les complimens et d'une et d'autre part ^

Comme entre gfands il se pratique ^ Le sultan fît venir son visir le renard ,

Vieux routier et bon politique* Tu crains , ce lui dit-il , lionceau mon voisin ;

Son père est mort , que peut-il faire ?

Plains plutôt le pauvre orphelin.

Il a chez lui plus d'une^ffaire ;

Et devra beaucoup au Destin , S'il garde ce qu'il a , sads tenter de conquête.

Le renard dit , branlant la tête , Tels orphelins , seigneur , ne me font point pitié ) Il faut de celui-ci conserver l'amitié ,

Ou s'efforcer de le détruire ,

Lij

i64 LA FONTAINE,

Avant que la griffe et la dent Lui soit crue , et qu'il soit en état de nous nuire :

N'y perdez pas un seul moment.

J'ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre.

Ce sera le meilleur lion

Pour ses amis , qui soit sur terre ;

Tâchez donc d'en être , sinon Tâchez de l'aflFaiblir. La harangue fut vaine. Le sultan dormait lors ; et dedans son domaine Chacun dormait aussi , bêtes , gens : tant qu'enfin Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin Sonne aussi-tôt sur lui : Palarme se promène

De toutes parts , et le visir Consulté là-dessus , dit avec un soupir :

Pourquoi l'irritez-vous ? la chose estsans remède. En vain nous appelons mille gens à notre aide : Plus ils sont , plus il coûte , et je ne les tiens bons

Qu'à manger leur part des moutons.

Appaîsez le lion: seul il passe en puissance Ce monde d'alliés vivant sur notre bien.

Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien , Son courage , sa force , avec sa vigilance.

Jettez-luî promptement sous la griffe un mouton ; S'il n'en est pas content , jettez-en davantage. Joignez-y quelque bœuf: choisissez , pour ce don ,

Tout le plus gras du pâturage :

Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas ,

Il en prit mal ; et force états

FABLES, LIV. XL i65

Voisins du sultan en pâtirent :

Nul n'y gagna , tous y perdirent.

Quoi que fit ce monde ennemi , Celui qu'ils craignaient fut le maître.

Proposez-vous d'avoir le lion pour ami , Si vous voulez le laisser croître.

FABLE IL Les Dieux voulant instruire un Fils de Jupiter.

Pour monseigneur le duc du Maine.

JUPITER eut un fils , qui se sentant du lieu

Dont il tirait son origine ,

Avait l'âme toute divine.

Li'enfance n'aime rien : celle du jeune dieu

Faisait sa principale afi'aire

Des doux soins d'aîmer et de plaire.

En lui l'amour et la raison Devancèrent le temps , dont les ailes légères N'amènent que trop tôt , hélas ! chaque saison.

Flore aux regards rians, amx charmantes manières y Toucha d'abord le cœur du jeune Oljmpien.

Ce que la passion peut inspirer d'adresse , Sentimens délicats y et remplis de tendresse ,

L iij

j66 LA FONTAINE,

Pleurs , soupirs , tout en fut : bref, îl n'oublia rîen. Le fils de Jupiter devait , par sa naissance , Avoir un autre esprit , et d'autres dons des cieux ,

Que les enfans des autres dieux.

Il semblait qu'il n'agît que par réminiscence , Et qu'il eût autrefois fait le métier d'amant ,

Tant il le fit parfaitement.

Jupiter cependant voulut le faire instruire.

Il assembla les dieux , et dit : J'ai su conduire Seul et sans compagnon jusqu'ici l'univers :

Mais il est des emplois divers

Qu'aux nouveaux dieux je distribue.

Sur cet enfant chéri j'ai donc jeté la vue.

C'est monsang : tout est plein déjà de ses autels. Afin de mériter le rang des immortels , Il faut qu'il sache tont. Le maître du tonnerre l^ut à peine achevé , que chacun applaudit.

Pour savoir tout, l'enfant n'avait que trop d'esprit.

Je veux , dit le dieu de la guerre ,

Lui montrer moi-même cet art ,

Par qui maipts héros ont eu part Aux honneurs de l'Olvmpe , et grossi cet empire.

Je serai son maître de Ijre ,

Dit le blond et docte Apollon.

Et pioi , reprit Hercule è la peau de lion ,

Son maître à surmonter les vices ,

A dompter les transports, monstres empoisonneurs , Copime h^drçs rçnaissans sans cesse dans les cœur*

Ennemi des molles délices , Il apprendra de moi les sentiers peu battus Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.

Quand ce vint au dieu de C jthère ,

Il dit qu'il lui montrerait tout.

Li 'Amour avait raison : de quoi ne vient à bout L'esprit joint au désir de plaire ?

FABLE II L

Le Fermier , le Chien et le Renard.

JLtf E loup et le renard sont d'étranges voisins : Je ne bâtirai point autour de leur demeure.

Ce dernier guettait k toute heure Les poules d'un fermier: et quoique des plus fins. Il n'avait pu donner atteinte à la volaille.

D'une part l'appétit , de l'autre le danger , N'étaient pas au compère un embarras léger.

Hé quoi , dit-il , cette canaille Se moque impunément de moi :

Je vais , je viens , je me travaille , J'imagine cent tours : le rustre, en paix chez soi , Vous fait argent de tout , convertit en monnoie , Ses chapons , sa poulaille : il en a même au croc : £t moi, maître passé, quand j'attrape un vieux coq ,

L iv

i68 LA FONTAINE,

Je suis au comble de la joie !

Pourquoi sire Jupin m'a-t-il donc appelé Au métier de renard ? Je jure les puissances De rOlympe et du Stjx , il en sera parlé.

Roulant en son cœjur ses vengeances , Il choisit une nuit libérale en pavots ; Chacun était plongé dans un profond repos : Le maître du logis , les valets , le chien même , Foules, poulets, chapons,tout dormait. Lefermier

Laissant ouvert son poulailler ,

Commit une sottise extrême.

Le voleur tourne tant , qu'il entre au lieu guetté ; Le dépeuple , remplit de meurtres la cité.

Les marques de sa cruauté Parurent avec l'aube : on vit un étalage

De corps sanglans et de carnage.

Peu s'en fallut que le Soleil Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide.

Tel , et d'un spectacle pareil Apollon irrité contre le fier Atride^ Jonchason camp de morts : on vit presque détruit L'ost des Grecs ; et ce fut Pouvrage d'une nuit.

Tel encore autour de sa tente ,

Ajax à Tame impatiente , De moutons et de boucs fit un vaste débris , Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse ,

Et les auteurs de l'injustice

Par qui Taulre emporta le prix.

1*6 renard , autre Ajax , aux volailles funeste , Efliporte ce qu'il peut , laisse étendu le reste, le maître ne trouva de recours qu'à crier Contre ses gens , son chien: c'est Tordinaire usage. Ah ! maudit animal 1 qui n'es bon qu'à nojer , Que n'avertissais-tu dès l'abord du carnage ? Que ne l'évitiez- vous ? c'eût été plutôt fait. Si vous , maître et fermier^ à qui touche le fait , Dormez sans avoir soin que la porte soit close , Voulez-vous que moi, chien,quin'airien àlachose. Sans aucun intérêt , je perde le repos ?

Ce chien parlait très-à-propos :

Son raisonnement pouvait être Fort bon dans la bouche d'un maître :

Mais n'étant que d'un simple chien , On trouva qu'il ne valait rien :

On vous sangla le pauvre drille.

Toi donc, qui que tu sois , ô père de famille , ( Et je ne t'ai jamais envié cet honneur ) T'attendre aux yeux d'autr ui,quand tu dors,c'est erreur. Couche-toi le dernier , et vois fermer ta porte.

Que si quelqu'afFaire t'importe ,

Ne la fais point par procureur.

Le Songe (Tun Habitant du Mogol.

Jadis certain Mogol vit en songe un visir , Aux champs élysicns possesseur d'un plaisir Aussi pur qu'infini , tant en prix qu'en durée. Le même songeur vit en une autre contrée

Un ermite entouré de feux , Qui touchait de pitié même les malheureux.

Le cas parut étrange , et contre Tordinaîre » Minos en ces deux morts semblait s'être mépris. Le dormeur s'éveilla , tant il en fut surpris. Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère ,

Il se fît expliquer l'afTaire.

L'intcprête lui dit : Ne vous étonnez point , Votre songe a du sens ; et si j'ai sur ce point

Acquis tant soit peu d'habitude , C'est un avis des dieux. Pendant l'humain séjour Ce visir quchjue fois cherchait la solitude ; Cet ermite aux visirs allait faire sa cour.

Si j'osais ajouter au mot de l'interprète , J'inspirerais ici l'amour de la retraite ; Elle ollie à ses amans des biens sans embarras , Biens purs,présens du ciel,qui naissent sous les pas.

Solitude où je trouve une douceur secrette ,

Lieux que j^aimai toujours ne pourrai -je jamais ,

Loindu monde et du bruit goûter Tombre et le frais?

Oh qui m'arrêtera sous vos sombres asjles !

Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,

M*occuper tout entier , et m*apprendre des cieux

Les divers mouvemens inconnus h nos yeux ,

LàCs noms et les vertus de ces clartés errantes ,

Par qui sont nos destins et nos mœurs difTérentcs ?

Que si je ne suis né pour de si grands projets ,

Dumoinsquelesruisseauxm'oHVentde doux objets?

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ;

La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie ;

Je ne dormirai point sous de riches lambris :

Mais voit-on que le somme en perde de son. prix?

En est-il moins profond , et moins plein de délices ?

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.

Quand le moment viendra d'aller trouver les morts ,

J'aurai vécu sans soin et mourrai sans remords.

Le Lion y le Singe et les deux ^nes.

JL E lion , pour bien gouverner y

Voulant apprendre la morale ,

Se fît, un beau jour, amener Le singe , maître-ès-arts chez la gent animale. La première leçon que donna le régent , Fut celle-ci: Grand roi , pour régner sagement ,

Il faut que tout prince préfère Le zèle jde Tétat a certain mouvement

Qu'on appelle communément

Amour-propre ; car c'est le père , .

C'est Tauteur de tous les défauts

Que l'on remarque aux animaux.

Vouloir que de tout point cesentiment vous quitte ,

Ce n'est pas chose si petite ,

Qu'on en vienne à bout en un jour :

C'est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.

Par-là votre personne auguste

N'admettra jamais rien en soi

De ridicule ni d'injuste.

Donne-moi , répartit le roi ,

Des exemples de l'un et l'autre.

Toute espèce , dit le docteur ,

( Et je commence par la nôtre , ) Toute profession s'estime dans son cœur ,

Traite les autres d'ignorantes ,

Les qualifie impertinentes , £t semblables discours qui ne nous coûtent rien. Li'amom-propre , au rebours , fait qu'au degré suprême On porte ses pareils ; car c'est un bon moyen

De s'élever aussi soi-même.

De tout ce que dessus j'argumente très-bien , Qu'ici-bas maint talent n'est que pure grimace , Cabale , et certain art de se faire valoir ; Mieux su des ignorans que des gens de savoir.

L'autre jour suivant à la trace Deux ânes , qui prenant tour-à-tour l'encensoir , Se louaient tour-à-tour , comme c'est la manière , J'ouis que l'un des deux disait à son confrère : Seigneur , trouvez-vous pas bien injuste et bien sot r^'homme , cet animal si parfait ? Il profane

Notre auguste nom , traitant d'âne Quiconque est ignorant , d'esprit lourd, idiot:

Il abuse encore d'un mot , £t traite notre rire et nos discours de braire. Les humains sont plaisans de prétendre exceller .Par-dessus nous î Non , non ; c'est à vous de parler ,

A leurs orateurs de se taire :

Voilà les vrais braillards. Mais laissons-là ces gens :

Vous m'entendez , je vous entends :

Il suffît : et quant aux merveilles , Dont votre divin chant vient frapper les oreilles § Philomële est , au prix , novice dans cet art : Vous surpassez Lambert. L'autre baudet repart: Seigneur , )'admire en vous des qualités pareilles. Ces ânes , non contens de s*ètre ainsi grattés ,

S'en allèrent dans les cités L'un l'autre se prôner. Chacun d'eux croyait faire. En prisant ses pareils , une fort bonne affaire , Prétendant que l'honneur en reviendrait sur lui.

J'en connais beaucoup aujourd'hui , Non parmi les baudets , mais parmi les puissances Que le ciel voulut mettre en de plus hauts degrés. Qui changeraient entrVux les simples excellences,

SMls osaient , en des majestés.

J^en dis peut-être plus qu'il ne faut ; et suppose Que votre majesté gardera le secret.

Elle avait souhaité d'apprendre quelque trait

Qui lui fit voir , entr'autre chose , L'amour-propre donnant du ridicule aux gens.

L'injuste aura son tour : il y faut plus de temps. Ainsi parla ce singe. On ne m'a pas su dire S'il traita l'autre point , car il est délicat ; Et notre maître-ès-arts , qui n'était pas un fat , Regardait ce lion comme un terrible sire. •

FABLES, LIV. XL lyS

Le Loup et le Renard.

JVl Aïs d'où vient qu'au renard Esope accorde un point ? C'est d'exceller en tours pleins de matoiserie. J'en cherche la raison , et ne la trouve pcHut. Quand le loup a besoin de défendre sa vie ,

Ou d'attaquer celle d'autrui ,

N'en sait-il pas autant que lui ?

Je crois qu'il en sait plus , et j'oserais peut-être Avec quelque raison contredire mon maître.

Voici pourtant un cas où tout Thonneur échut A l'hôte des terriers. Un soir il apperçut JjSl lune au fond d'un puits : l'orbiculaire image

Lui parut un ample fromage. ^

Deux seaux alternativement

Puisaient le liquide élément.

Notre renard , pressé par une faim canine , S'accommode en celui qu'au haut de la machine

L'autre seau tenait suspendu.

Voilà Tanimal descendu ,

Tiré d'erreur , mais fort en peine ,

Et voyant sa perte prochaine :

Car comment remonter , si quelque autre affamé ,

De la même image charmé ,

Et succédant à sa misère j

î76 LA FONTAINE,

Par le même chemin ne le tirait d'affaire ?

Deux jours s'étaient passés sans qu'aucun vint au puiu

Le temps qui toujours marche, avait,pendant deux nui

Echancré , selon l'ordinaire , De l'astre au front d'argent la face circulaire. Sire renard était désespéré.

Compère loup , le gosier altéré • Fasse par là : l'autre dit : Camarade , Je vous veux régaler ; voyez-vous cet objet?

C'estun fromage exquis : le dieu Faune l'a fait ;

La vache lo donna le lait :

Jupiter , s'il était malade , Reprendrait l'appétit en tâtant d'un tel mets.

J'en ai mangé cette échancrure , Le reste vous sera suffisante pâture.

Descendez dans un seau que j'ai là mis exprès. Bien qu'au moins mal qu'il put il ajustât l'histoire

Le loup fut un sot de le croire.

Il descend , et son poids emportant l'autre part ,

Reguinde en haut maître renard.

Ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire Sur aussi peu de fondement ; Et chacun croit fort aisément Ce qu'il craint , et ce qu'il désire.

Le Paysan du Danube.

xL ne faut point juger des gens sur Tapparence. Le conseil en est bon ; mais il n'est pas nouveau.

Jadis ^ Terreur du souriceau Me servit à prouver le discours que j'avance.

J'ai , pour le fonder à présent \ Le bon Socrate , Esope , et certain paysan Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle

Nous fait un portrait fort fidèle.

On connaît les premiers : quant à l'autre , voici

Le personnage en raccourci. .

Son menton nourrissait une barbe touffue ;

Toute sa personne velue Représentait un ours , mais un ours mal léché. Sous un sourcil épais il avait l'œil caché , Le regard de travers , nez tortu , grosse lèvre ;

Portait sayon de poil de chèvre ,

Et ceinture de joncs marins.

Cet homme , ainsi bâti , fut député des villes Que lave le Danube : il n'était point d'asy les

Où l'avarice des Romains Ne pénétrât alors , et ne portât les mains.

Le député vint donc ^ et fît cette harangue : T. 4. M

Romains , et vous , Sénat assis pour m^écouter , Je supplie , avant tout , les dieux de m^assister : Veuillent les immortels , conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris.

Sans leur aide il ne peut entrer dans les esprits ,

Que tout mal et toute injustice :

Faute d'j recourir on viole leurs loix , Témoin nous que punit la romaine avarice ; Rome est,par nos forfaits, plus que par ses exploits.

L'instrument de notre supplice.

Craignez , Romains , craignez que le ciel quelque joui Ne transporte chez vous les pleurs et la misère , £t mettant en nos mains , par un juste retour , Les armes dont se sert sa vengeance sévère ,

Il ne vous fasse , en sa colère ,

Nos esclaves à votre tour.

Et pourquoi sommes-nous lès vôtres ? Qu'on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers? Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers ? Pourquoi venir troubler une innocente vie ?

Nous cultivions en paixd'heureuxchamps ,etnos niai Etaient propres aux arts^ ainsi ([u'au labourage :

Qu'avez- vous appris aux Germains?

Ils ont l'adresse et le courage :

S'ils avaient eu Tavidité ,

Comme vous , et la violence , Peut-être , en votre place , ils auraient la puissance^ Et sauraient en user ^ans inhumanité.

Celle que vos préteurs ont sur nous exercée

N'entre qu'à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée :

Car sachez que les immortels ^

Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples , Ils n'ont devant les jeux que des objets d'horreur ,

De mépris d'eux , et de leurs temples , D'avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome;

La terre et le travail de l'homme Font , pour les assouvir , des efforts superflus.

Retirez-les : on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités , nous fuyons aux montagnes ;

Nous laissons nos chères compagnes :

Nousneconversons plus qu'avec des ours affreux , Découragés de mettre au jour des malheureux , Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.

Quant à nos enfans déjà nés , Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : Vos préteurs , au malheur , nous font joindre le crime, Retirez-les , ils ne nous apprendront

Que la mollesse , et que le vice.

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d'avarice:

C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord.

N'a-t-on point de présent a faire ?

Mij

iPo LA FONTAINE,

Point de pourpre à donner? c'est en vain qu'on espère Quelque refuge aux loix : encor leur ministère A-t-il mille longueurs. Ce discours un peu fort

Doit commencer à vous déplaire.

Je finis. Punissez de mort ,

Une plainte un peu trop sincère.

A ces mots , il se couche , et chacun étonné , Admire le grand cœur , le bon sens , l'éloquence

Du sauvage ainsi prosterné.

On le créa patrice ; et ce fut la vengeance Qu'on crutqu'un tel discours méritait. On choisit

D'autres préteurs ; et par écrit Le Sénat demanda ce qu'avait dit cet homme , Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

On ne sut pas long-temps à Rome

Cette éloquence entretenir.

FABLE VII L

Le Vieillard et les trois jeunes Hommes.

\JN octogénaire plantait.

Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge ! Disaient trois jouvenceaux enfans du voisinage;

Assurément il radotait.

Car , au nom des dieux , je vous prie , Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?

FABLES, LIV. XL i8i

Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ? Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées. Quittez le long espoir et les vastes pensées :

Tout cela ne convient qu'à nous.

Il ne convient pas à vous-mêmes , Répartit le vieillard. Tout établissement Vient tard et dure peu. La main des parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Hé bien , défendez -vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui : J*en puis jouir demain, et quelques jours encore :

Je puis enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux.

lie vieillard eut raison : Tun des trois jouvenceaux Se noya dès le port allant à l'Amérique.

L'autre, afin de monter aux grandes dignités , Dans les emplois de Mars servant la république , Par un coup imprévu vit ses jours emportés.

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter ;

M iij

i82 LA FONTAINE,

Et pleures du vîeillard , il grava sur leur marbre Ce que je viens de raconter.

Les Souris et le Chat^huanu

1 L ne faut jamais dire aux gens , Ecoutez un bon mot , ojez une merveille.

Savez-vous si les écoutaas En feront une estime à la vôtre pareille ?

Voici pourtant un cas qui peut être excepté ; Je le maintiens prodige , et tel que d^une fable Il a Tair et les traits , encor que véritable. On abattit un pin pour son antiquité , Vieux palais d'un hibou , triste et sombre retraite De Toiseau qu'Atropos prend pour son interprète. Dans son tronc caverneux , et miné par le temps ,

Logeaient , entr'autres liabitans , Force souris sans pieds , toutes rondes de graisse. L'oiseau les nourrissait parmi des tas de blé , Et de son bec avait leur troupeau mutilé ; Cet oiseau raisonnait, il faut qu'on le confesse. En son temps , aux souris le compagnon chassa. Les premières qu'il prit, du logis échappées. Pour y remédier le drôle estropia Tout ce qu'il prit ensuite ; et leurs jambes coupées

FABLES, LIV. XL i83

Firent qu^il les mangeait à sa commodité ,

Aujourd'hui Tune , et demain Pautre.

Tout manger à la fois , Timpossibilité S'y trouvait , joint aussi le soin de sa santé. Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :

Elle allait jusqu'à leur porter

Vivres et grains pour subsister.

Puis qu'un cartésien s'obstine A traiter ce hibou de montre et de machine î

Quel ressort lui pouvait donner Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?

Si ce n'est pas là raisonner ,

La raison m'est chose inconnue.

Voyez que d'argumens il fit !

Quand ce peuple est pris , il s'enfuit :

Donc il faut le croquer aussi-tôt qu'on le happe. Tout? il est impossible. Et puis y pour le besoin N'en dois^je pas garder ? Donc il faut avoir soin

De le nourrir sans qu'il échappe.

Mais comment? O tom-lui les pieds.Or trouvez-moi Chose , par les humains , à sa fin mieux conduite ! Quel autre art de penser Aristote et sa sulto

Enseignent-ils , par votre foi ?

M iv

i84 LA FONTAINE, etc.

ÉPILOGUR

\^'£ST ainsi que ma muse, auxbords d'une onde pnn Traduisait en langue des dieux

Tout ce que disent sous les cieux Tant d'êtres empruntant la voix de la Nature.

Truchement de peuples divers , Je les faisais servir d'acteurs en mon ouvrage ; *

Car tout parle dans l'univers :

Il n'est rien qui n'ait son langage.

Plus éloquens chez eux qu'ils ne sont dans mes vers , Si ceux que j'introduis me trouvent peu fidèle ; Si mon œuvre n'est pas un assez bon modèle ,

J'ai du moins ouvert le chemin :

D'autres pourront y mettre une dernière main. Favoris des neuf Sœurs , achevez l'entreprise : Donnez mainte leçon que j'ai sans doute omise : Sous ces inventions il faut l'envelopper :

Mais vous n'avez que trop de quoi vous occuper. Pendant le doux emploi de ma muse innocente , Louis dompte l'Europe ; et d'unemain puissante , Il conduit à leur fin les plus nobles projets

Qu'ait jamais formés un monarque.

Favoris des neuf Sœurs , ce sont là des sujets

Vainqueurs du temps et de la parque.

Page 1