LIVRE DIXIÈME
FABLE PREMIÈRE
Les deux Rats , U Renard et PŒuf.
Discours a Madame de la Sablière.
1 R I S , je vous louerais , il n'est que trop aisé : Mais vous avez cent fois notre encens refusé ; En cela peu semblable au reste des mortelles , ' Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles. Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point , je souffre cette humeur ; Elle es t commune aux dieux , aux monarques, aux bell Ce breuvage vanté par le peuple rimeur , Le nectar que Ton sert au maître du tonnerre , Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre , C'est la louange , Iris : vous ne la goûtez point. D'autres propos chez vous récompensent ce poin t ;
Propos , agréables commerces , Où le hasard fournit cent matières diverses :
Jusques-là qu'en votre entretien La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance.
FABLES, LIV. X. izS
La bagatelle , la science , liCS chimères , le rien , tout est bon : je soutiens
Qu'il faut de tout aux entretiens :
C'est un parterre où Flore épand ses biens ; Sur difiérentes fleurs l'abeille s'y repose ,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé , ne trouvez pas mauvais , Qu'en ces Fables aussi j'entremêle des traits
De certaine philosophie
Subtile , engageante et hardie.
On l'appelle nouvelle. En avez-vous ou non
Oui parler ? Ils disent donc
Que la bête est une machine ; Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts : Nul sentiment , point d'âme , en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine , A pas toujours égaux , aveugle et sans dessein.
Ouvrez la , lisez dans son sein:
Mainte roue j tient lieu de tout l'esprit du monde.
La première y meut la seconde , Une troisième suit , elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens , la bête est toute telle.
L'objet la frappe en un endroit :
Ce lieu frappé s'en va tout droit , Selon nous , au voisin en porter la nouvelle : liC sens de proche en proche aussi-tôt la reçoit. L^impression se fait ; mais comment se fait-elle ?
Selon eux , par nécessité »
Sans passion , sans volonté :
L'animal se senfc agité De mouvemens que le vulgaire appelle Tristesse y )oie , amour ,* plaisir , douleur cruelle ,
Ou quelqu'autre de ces états :
Mais ce n'est point cela ; ne vous y tronUpez pas. Qu'est-ce donc ? Une montre. E t nous ? c 'est autre chos< Voici de la façon que Descartes Texpose ; Descartes , ce mortel dont on eut fait un dieu
Chez les païens , et qui tient le miKeu Entre l'homme et l'espritjCamme entre l'huître et l'hon Le tient tel de nos gens , franche bete de somme. Voici y dis-je , comment raisonne cet auteur. Sur tous les animaux enfans du créateur , J'ai le don de penser , et )e sais que îe pense. Or , vous savez , Iris , de Certaine science ^
Que quand la bête penserait ,
La bête ne réfléchirait
Sur l'objet, ni sur sa- pensée.
Descartes va.phisJoin, et soutient nettement ,
Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'êtes point embarrassée De le croire , ni moi. Cependant quand aux bois
Le bruit des cors , celui des voix N'a donné nul relâche à la fujante proie,
Qu'en vain elle a mis ses efforts
A confondre et brouiller la voie ; L'animal chargé d'ans , vieux cerf, et de dix cors ,
FABLES, LÎV. X. 127
En suppose un plus jeune , et l'oblige par force , A présenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnemens pour conserver ses îours ! Le retour sur ses pas , les malices , les tours ,
Et le change , er cent stratagèmes Dignes des pi us grands chefs , dignes d'un meilleur sort !
On le déchire après sa mort ;
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
Quand la perdrix
Yoi&ses petits En danger , ef n'ajant qu'une plume nouvelle , Qui ne peut fuir encor par les aîrs le trépas , Elle fait la blessée , et va traînant de Taîle , Attirant le chasseur , et le chien sur ses pas , Détourne le danger , sanve ainsi sa famille ; Et puis qnand le chasseur croit que son chien la pille , Elle lui dit adieu , prend sa volée , et rit De l'homme , qui confus , des jeux en vain la suit.
Non loin du nord il est un monde ,
Où Von sait que les habltans
Vivent , ainsi qu'aux premiers temps ,
Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains : car quant aux animaux.
Ils j construisent des travaux, Qui des torrens grossis arrêtent le ravage , Et font commoniquer l'un et l'autre rivage.
m8 la fontaine,
L^édifice résiste et dure en son entier ; Après un lit de bois , est un lit de mortier : Chaque castor agit : commune en est la tâche : Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche. Maint maître d'œuvre y court , et tient haut le bâh
La république de Platon
Ne serait rien que l'apprentie
De cette famille aniphibie.
Ils savent en hiver élevelr leurs maisons ,
Fassent les étangs sur des ponts ,
Fruit de leur art , savant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir ,
Jusqu'à présent tout leur savoir
Est de passer Tonde à la nage.
Quecescastors ne soient qu'un corps vide d^esprit j Jamais on ne pourra m'obliger à le croire.
Mais voici beaucoup plus : écoutez ce récit ,
Que je tiens d'un roi plein de gloire.
Le défenseur du nord vous sera mon garant : Je vais citer tm prince aimé de la Victoire : * Son nom seul est un mur à l'empire ottoman:
C'est le roi polonais , jamais un roi ne ment.
Il dit donc que sur sa frontiçre Des animaux entre eux ont guerre de tout temps : Le sang qui se transmet des pères aux enfans y
En renouvelle la matière.
Ces animaux y dit-il , sont germains du renard.
Jamais
Jamais la guerre avec tant d'art
Ne s'est faite parmi les hommes >
Non pas même au siècle où nous sommes ^ CoTps-de-garde avancé , vedettes , espions , Dmbuscades > partis , et mille inventions D*ane pernicieuse et maudite science ,
Fille du Stjx , et mère des héros ,
Exercent sur ces animaux
Le bon sens et l'expérience.
Four chanter leurs combats , T Achéron nous devrait
Rendre Homère. Ah , s'il le rendait , £tqu^il rendît aussi le rival d'Ëpicure !
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?
Ce que j'ai déjà dit , qu'aux bêtes la Nature Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;
Que la mémoire est corporelle ; Et que , pour en venir aux exemples divers
Que j'ai mis au jour dans ces vers ,
L'animal n'a besoin que d'elle, ^'objet lorsqu'il revient ^ va dans son magasin
Chercher par le même chemin
L'image auparavant tracée , Qiûsur les mêmes pas revient pareillement ^
Sans le secours de la pensée ,
Causer un même événement.
Nous agissons tout autrement.
La volonté nous détermine , ^on l'objet, ni l'instinct. Je parle , je chemine ;
i3o LA FONTAINE,
Je sens en moi certain agent :
Tout obéit dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct du corps , se conçoit nettement ,
Se conçoit mieuk que le corps même ; De tous nos mouvemens c'est l'arbitre suprême.
Mais comment le corps Tentend-il ?
G'est-là le point: Revois Toutil Obéir à la main : mais la main , qui la guide ? £h ! qui guide lescieux , et leur course rapide ? Quelqu'ange est attaché peut - être i ces grands coi Un esprit vit en nous , et meut tous nos ressorts : LMmpression se fait ; le mojen , je l'ignore. On ne Tapprend qu'au sein de la divinité ; Et s'il faut en parler avec sincérité ,
Descartes Tignorait encore.
Nous et lui ^ là-dessus , nous sommes tous ^auJL Ce que je sais , Iris , c'est qu^en ces animaux
Dont je viens de citer l'exemple , Cet esprit n'agit pas , l'homme seul est son templa Aussi fâut-il donner à l'animal un point ,
Que la plante après tout n'a point.
Cependant la plante respire :
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire?
Deux rats cherchaient leur vie , ils trouvèrent un a Le dîné suffisait à gens de cette espèce :
Il n'était pas besoin qu'ils trouvassent un bœu£
FABLES, LIY. X. i3i
Pleins d'appétit et d'âlégresse , Ils allaient de leur œuf manger chacun sa part , Quand un quidam patut : c'était maître renard :
Rencontte iilcoJnmode et fâcheuse.
Car comment sauver l'œuf ? le bien empaqueter , Puis des pieds de devant ensemble le porter ,
Ou le rouler , ou le traîner , C'était chose impossible autant que hasardeuse.
Nécessité , l'ingénieuse ,
Leur fournit une invention.
Comme il^ pouvaient gagner leur habitation , Xj'écornifleur étant à demi^quar t de lieue , L'un se mit sur le dos , prit l^dfeuf entre ses bras , Puis , malgré quelques heurts et quelques mauvais pas f
L'autre le traîna par la queue. Qu'on m'aille soutenir , après un tel récit ,
Que les bêtes n'ont point d'esprit.
Four moi , si j'en étais le maître , Je leur en donnerais aussi bien qu'aiit enfaûé. Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ? Quelqu'un pefilt donc penser ^nese pouvant connaître. Par un exemple tout égal , J'attribuerais à l'animal , Non point une raison , selon notre manière , Maisbeaudoîip plus aussi qu'un aveugle ressort. Je subtiliserais un morceau de matière , Que Ton ne pourrait plus ùùûtevbir sans effort ,
ij
i?,3 LA FONTAINE,
Quintessence d'atome , extrait de la lumière , Je ne sais quoi plus vif, et plus mobile encor Que le feu ; car enfin , si le bois fait la flamme , La flamme , en s'épurant , peut-elle pas de l'âme Nous donner quelqu'idée , et sort-il pas de Tor Des entrailles du plomb? Je rendrais mon ouvrage Capable de sentir , juger , rien davantage ^
Et juger imparfaitement y Sans qu'un singe jamais fît le moindre argument.
A regard de nous autres hommes , Je ferais notre lot infiniment plus fort»
Nous aurions un double trésor :
L'un , cette âme pareille en tous tant que nous sommes j
Sages , fous , enfans , idiots , Hôtes de Tunivers , sous le nom d^animaux :
L'autre , encore une autre âme , entre nous et les anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor à part créé, Suivrait parmi les airs les célestes phalanges , Entrerait dans un point sans en être pressé , Ne finirait jamais quoiqu'ajant commencé :
Choses réelles, quoiqu'étranges.
Tant que l'enfance durerait , Cette fille du ciel en nous ne paraîtrait
Qu'une tendre et faible lumière :
L'organe étant plus fort , la raison percerait
Les ténèbres de la matière ,
Qui toujours envelopperait
L'autre âme imparfaite et grossière.
FABLES, LIV. X. i33
U Homme et la Couleuvre.
vJN homme vit une couleuvre :| Ah ! méchante , dit-îl , )e m'en vais faire une œuvre
Agréable à tout Tunivers.
A ces mots , l'animal pervers
( C'est le serpent que je veux dire , Etnonrhomme , on pourrait aisément s'y tromper ) A ces mots, le serpent se laissant attraper, £st pris , mis en un sac , et ce qui fut le pire , On résolut sa mort , fût- il coupable ou non. Afin de le payer toutefois de raison ,
L'autre lui fit cette harangue.
Symbole des ingrats , être bon aux méchans , C'est être sot; meurs donc: ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais. Le serpent , en sa langue, • Reprit du mieux qu'il put : S'il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde ,
A qui pourrait-on pardonner ?
Toi-même , tu te fais ton procès : je me fonde Sur tes propres leçons : jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains, tranche-les : ta j ustice , C'est ton utilité , ton plaisir , ton caprice :
Selon ces loix condamne-moi :
Mais trouve bon qu'avec franchise
i34 LA FONTAINE,
En mourant au moins je te dise ,
Que le sjrabole des ingrats Ce n'est point le serpent, c'est l'hommcCes paroles Firent arrêter 1 autre: il recula d'un pas.
Enfin il répartit : Tes raisons sont frivoles : Je pourrais décider , car ce droit n^'appartîent : Mais rapportons-nous-en. Soit fait , dit le reptile. Une vache était là , l'on l'appelle , elle vient , Le cas est proposé , c'était chose facile.
Fallait-il pour cela , dit-elle , m'appeler ? La couleuvre a raison , pourquoi dissimuler?
Je nourris celui-ci depuis longues années :
Il n'a , sans mes bienfaits , passé nulles journées : Tout n'est que pour lui seul : mon lait et mes enfans Le font à la maison revenir les mains pleines : Même j'ai rétabli sa santé que les ans
Avaient altérée ; et mes peines Ont pour but son plaisir, ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin Sans herbe : s'il voulait encor me laisser paître ! Mais je suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître Un serpent , eut-il su jamais pousser si loin L'ingratitude.? Adieu : j'ai dit ce que je pense. L'homme tout étonné d'une telle sentence , Dit au serpent : Faut-il croire ce qu'elle dit? C'est une radoteuse ^ elle a perdu l'esprit.
Crojons ce bœuf. Croyons, dit la rampante bête. Ainsi dit , ainsi lait. Le bœuf vient à pas lents :
FABLES, LIV. X. i35
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête ,
Il dit que du labeur des ans Four nous seuls il portait les soins les plus pesans , Parcourant , sans cesser, ce long cercle de peines. Qui, revenant sur soi , ramenait dans nos plaines Ce que Cérès nous donne , et vend aux animaux :
Que cette suite de travaux Fourrécompense avait, de tous tant que nous sommes , Force coups , peu de gré : puis quand il était vieux , On croyait l'honorer chaque fois que les hommes Achetaient de son sang l'indulgence des dieux. Ainsi parla le bœuf. L'homme dit : Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur :
Il cherche de grands mots , et vient ici se faire ,
Au lieu d'arbitre , accusateur.
Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge , Ce fut bien pis encor. Il servait de refuge Contre le chaud , la pluie , et la fureur des vents : Pournousseulsilornaitles jardins et les champs. L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire : Il courbait sous les fruits : cependant pour salaire Un rustre l'abattait , c'était là son loyer , Quoique , pendant tout l'an , libéral il nous donne Ou desfleursauprintemps,oudu fruit en automne; L'ombre , Pété ; l'hiver , les plaisirs du foyer. Que ne l'émondait-on sans prendre la cognée ? De son tempérament , il eût encor vécu.
L'homme trouvant mauvais que Ton l'eût convaincu ^
I iv
i36 LA FONTAINE,
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
Je suis bien bon, dit^il , d'écouter ces gens-là. Du sac et du serpent aussi-tôt il donna Contre les murs , tant qu'il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands.
La raison les offense : ils se mettent en tête Que tout est né pour eux , quadrupèdes et gens ,
Et serpens.
Si quelqu'un desserre les dents , C'est un sot. J'en conviens. Mais que faut-il donc faire ?
Parler de loin ; ou bien se taire.
FABLEIIL
La Tortue et les deux Canards.
vj N E tortue était , à la tête légère , Qui , lasse de son trou , voulut voir le pajs. Volontiers on fait cas d'une terre étrangère : Volontiers gens boiteux haïssent le logis»
Deux canards à qui la commère
Communiqua ce beau dessein , Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire.
Vojez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons par l'air en Amérique :
Vous verrez mainte république , Maint royaume , maint peuple; ef vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en&t autant On ne s^attendait guère
De voir Uljsse en cette affaire.
La tortue écouta la proposition.
Marché fait , les oiseaux Ibrgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule en travers on lui passe un bâtpn. Serrez bien , dirent-ils ; gardez de lâcher prise : Puis chaque canard prend ce bâton par un bout. La tortue enlevée , on s'étonne par-tout De voir aller en cette guise L'animal lent et sa jnaison , Justement au milieu de Tun et l'autre oison.
Miracle , criait-on : venez voir dans les nues
Passer la reine des tortues.
La reine ! vraiment oui ; je la suis en effet : Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait De passer son chemin sans dire aucune chose , C^ lâchant le bâton en desserrant les dents , Elle tombe , elle crève aux pieds des regardans. Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence , babil , et sotte vanité , Et vaine curiosité , Ont ensemble étroit parentage :
Ce sont enfans tous d'un lignage.
i38 LA KONTAINE,
Les Poissons et le Cormoran.
1 L n^était point d'étang dans tout le voisinage Qu'un/^orraoran n'eut mis à contribution.
Viviers et réservoirs lui payaient pension : Sa cuisine allait bien : mais lorsque le long âge
Eut glacé le pauvre animal ,
La même cuisine alla mal.
Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même. Le nôtre un peu trop vieux pour voir au fond des eaui
N'ayant ni filets , ni réseaux »
Souffrait une disette extrême.
Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème » Lui fournit celui-ci. Sur le bord d'un étang ,
Cormoran vit une écre visse.
Ma commère , dit-il , allez tout à l'instant
Porter un avis important
A ce peuple ; il faut qu'il périsse :
Le maître de ce lieu dans huit jours péchera.
L'écrevisse en hâte s'en va
Conter le cas : grande est l'émûte.
On court , on s'assemble , on députe
A l'oiseau. Seigneur cormoran , D'où vous vient cet avis ? Quel est votre garant ?
Etes-vous sûr de cette aflaire ?
FABLES, LIV. X. iSg
N'y savez-vous remède ? et qu'est-il bon de faire ? Changer de lieu , dit-il. Gomment le ferons-nous? N^en sojez point en soin : je vous porterai tous
L'un après l'autre en ma retraite.
Nul , que Dieu seul et moi , il'en connaît les chemins ;
Il n'est demeure plus secrète : Un vivier que Nature y creusa de ses mains ,
Inconnu des traîtres humains ,
Sauvera votre république.
On le crut. Le peuple aquatique ,
L'un après l'autre , fut porté
Sous ce rocher peu fréquenté.
Là , cormoran le bon apâtre ,
Les ayant mis dans un endroit
Transparent , peu creux , fort étroit , Vous les prenait sans peine , un jour l'un , un jour l'autre.
Il leur apprit à leurs dépens , Que l'on ne doit jamais avoir de confiance
En ceux qui sont mangeurs de gens.
Ils y perdirent peu, puisque l'humaine engeance En aurait aussi bien croqué sa bonne part :
Qu'importe qui vous mange?hommeouloup.Toute panse
Me paraît une à cet égard :
Un jour plutôt , un jour plus tard ,
Ce n'est pas grande différence.
FABLE V
UEnfouisseur et son Compère.
VJN pincemaille avait tant amassé , QuMl ne savait où loger sa finance. L'avarice , compagne et sœur de l'ignorance,
Le rendait fort embarrassé
Dans le choix d'un dépositaire :
Car il en voulait un ; et voici sa raison.
L'objet tente: il faudra que ce monceau s'altère ,
Si je le laisse à la maison :
Moi-même, de mon bien, je serai le larron.
Le larron ? Quoi jouir , c'est se voler soi-même ! Mon ami , j'ai pitié de ton erreur extrême.
Apprends de moi cette leçon :
Le bien n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut défaire Sans cela , c'est un mal. Veux-tu le réserver Four un âge et des temps qui n'eu ont plus que faire? La peine d'acquérir , le soin de conserver , Otent le prix à l'or qu'on croit si nécessaire.
Pour se décharger d'un tel soin , Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin. Il aima mieux la terre , et prenant son compère , Celui-ci l'aide ; ils vont enfouir le trésor. Au bout de quelque temps l'homme va voir son or :
Il ne retrouva que le gîte.
Soupçonnant k bon droit le compère , il va vite Lui dire: Apprêtez-vous ; car il me reste cncor Quelques deniers : je veux les joindre à Tautre masse. Le compère aussitôt va remettre en sa place
L'argent volé , prétendant bien Tout reprendre à la fois , sans qu'il y manquât rien.
Mais pour ce coup Tautre fut sage :
Il retint tout chez lui , résolu de jouir ,
Plus n'entasser , plus n'enfouir ; £t le pauvre voleur ne trouvant plus son gage f
Pensa tomber de sa hauteur.
Il n^est pas mal-aisé de tromper un trompeur.
Le Loup et les Bergers.
vJN loup rempli d'humanité,
( S'il en est de tels dans le monde )
Fit un jour sur sa cruauté , Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité »
Une réflexion proionde.
Je suis haï , dit-il ; et de qui ? de chacun.
Le loup est l'ennemi commun :
Chiefl8|ChasseurSy villageois, s'assemblent pour sa per te<
Jupiter est la-haut cCoordi de leurs cris :
C'ertpar-laqdedeloupsrAngleterre est déserte ;
On j mit flotre tète a prix«
Il n'est hobereau c|ui ne fasse
Contre nous tels bancs publier :
Il n'est marmot osant crier , Que du loup aussi-tôt sa mère ne menace.
Le tout pour un ane rogneux , Pour un mouton pourri , pour quelque chien hargnêip
Dont j'aurai passé mon entie.
£h bien , ne mangeons plus de chose ayant eu vie , Paissonsllierbe, broutons^moiirons de faim plutôt.
Est-ce une chose si cruelle ? Vaut-il mieux s'attirer la haine nniirerselle ? Disant ces mots , il vit des bergers , pour leur rôt ,
Mangeans un agneau cuit en broche.
Oh ! oh ! dit-il , je me reproche Le sang de cette gent : voilà ses gardiens
S^en repaissans eux et leurs chiens ;
Et moi loup , j'en ferai scrupule ?
Non , par tous les dieux , non : )e serais ridicule.
Thibaut Tagnelet passera ,
Sans qu'à la broche je le mette ; Et non-seulement lui « mais la mère quMl tette ,
Et le père qui l'engendra.
Le loup avait raison. Est-il dit qu^on nous voie
Faire festin de toute proie ^ Manger les animaux ; et nons les réduirons
Aiu mets de l'âge d*ot , autant que nous pourrons l Ils n'auront ni croc , ni marmite ?
Bergers , bergers , le loup n'a tort Que quand il n'est pas le plus fort :
Voulez-vous qu'il vive en ermite ?
V Araignée et VHirondelle.
vJ Jupiter, qui sus de ton cerveau , Far un secret d'accouchement nouveau ^ Tirer Fallas , jadis mon ennemie , Entends ma plainte une fois en ta vie.
Progné me vient enlever les morceaux :
Caracolant , frisant l'air et les eaux , Elle me prend mes mouches à ma porte : Miennes je puis les dire ; et mon réseau En serait plein sans ce maudit oiseau ; Je l'ai tissu de matière assez forte.
Ainsi , d'un discours insolent , Se plaignait l'araignée autrefois tapissière y
Et qui lors étant filandière , Prétendait enlacer tout insecte volant.
La sœur de Philomèle , attentive a sa proie , Malgré le bestion happait mouches dans l'air , Pour K% petits ^ pour elle , impitojable joie ,
144 l'A FONTAINE,
Que ses enfans gloutons , d^un bec toujours ouverti D'un ton demi-formé , bégayante couvée , Demandaient par des cris encor mal entendus.
La pauvre aragne n'ayant plus Que la tète et les pieds , artisans superflus ^
Se vit elle-même enlevée.
L^hirondelle en passant emporta toile et tout,
Et l'animal pendant au bout.
Jupin pour chaque état mit deux tables au monde. L'adroit , le vigilant, et le fort sont assis A la première ; et les petits JBfangent leur re le à la seconde.
La Perdrix et Us Coqs.
1 A R M I de certains coqs incivils , peu galans ,
Toujours en noise et turbulens 9
Une perdrix était nourrie.
Son sexe et l'hospitalité , De la part de ces coqs , peuple à l'amour porté , Lui faisaient espérer beaucoup d'honnêteté :
'Ils feraient les honneurs de la ménagerie.
Ce peuple cependant fort souvent en furie »
Four la dame étrangère ayant peu de respect ,
Lui
FABLES, LIV. X. ip
liui donnait fort souvent d'horribles coups de bec*
D'abord elle en fut aflBigée :
Mais sitôt qu'elle eut vu cette troupe enragée S'entrebattre elle-même , et se percer les flancs , £Ile se consola. Ce sontleurs mœurs , dit-elle : ^^e les accusons point: plaignons plutôt ces gens. Jupiter sur un seul modèle N'a pas formé tous les esprits.
Il est des naturels de coqs et de perdrix.
S'il dépendait de moi , je passerais ma vie
En .plus honnête compagnie.
Le maître de ces lieux en ordonne autrement.
Il nous prend avec des tonnelles , j^^ous loge avec des coqs , et nous coupe les aîlcs : C'est de l'homme qu'il faut se plaindre seulement.
Le Chien à qui on a coupé les oreilles.
V^u'a I - j e fait pour me voir ainsi
Mutilé par mon propre maître ?
Le bel état où me voici !
Devant les autres chiens oserai- je paraître ? O rois des animaux y ou plutôt leurs tyrans ,
Qui vous ferait choses pareilles ?
Ainsi criait Mouflar , jeune dogue ; et les gens , T. 4. K
Le sien s'était perdu ^ tombant de sa ceinture. II rendait grâce au ciel de Theureuse aventure , Quand un passant cria : Que tenez-vous ? ô dieux ! Jetez cet animal traître et pernicieux ,
Ce scrpent.C 'est un fouet.CVst un serpent, vous dis-jt A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige?
Prétendez-vous garder ce trésor ? Pourquoi non ? Mon fouet était usé , j'en retrouve un fort bon :
Vous n'en parlez que par envie.
L'aveugle enfin ne le crut pas ,
Il en perdit bientôt la vie :
L'animal dégourdi piqua son homme au bras.
Quant à vous , j'ose vous prédire Qu'il vous arrivera quelque chose de pire.
Eh ! que me saurait-il arriver que la mort?
Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite. Il en vint en effet : l'ermite n'eut pas tort. Mainte peste de cour fit tant par maint ressort , Que la candeur du juge , ainsi que son mérite , jFurent suspects au prince. On cabale , on suscite Accusateurs et gens grevés par ses arrêts.
De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais. Le prince voulut voir ses richesses immenses , Il ne trouva par-tout que médiocrité , Louanges du désert et de la pauvreté :
C'étaient là ses magnificences.
Son fait , dit-on , consiste en des pierres de prix : Un grandcoffrc en est plein , fermé de dix serrures.
liui-rnème ouvrît ce coffre , et rendit bien surpris
Tous les machineurs d'impostures.
I«e coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux ,
L'habit d*un gardeur de troupeaux , Petit chapeau , jupon , panetière , houlette ,
£t je pense aussi sa musette.
Doux trésors J ce dit-il , chers gages , qui jamais N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge , Je vous reprends : sortons de ces riches palais
Comme Ton sortirait d'un songe.
Sire , pardonnez-moi cette exclamation :
J'avais prévu ma chute en montant sur le faîfe. Je m'j suis trop complu : mais qui n'a dans la tête
Un petit grain d'ambition ?
Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte.
1 1 R CI s , qui pour la seule Annette , Faisait résonner les accords D'une voix et d'une musette Capables de toucher les morts , Chantait un jour le long des bords D'une onde arrosant des prairies , Dont Zéphjr habitait les campagnes fleuries.
Annette cependant à la ligne péchait ;
fr • • •
K iij
i5o LA FONTAINE,
Mais nul poisson ne s'approchait.
La bergère perdait ses peines.
Le berger qui , par ses chansons y
Eût attiré des inhumaines , Crut , et crut mal , attirer des poissons.
Il leur chanta ceci : Citoyens de cette onde , Laissez votre Najade en sa grotte profonde ; Venez voir un objet mille fois plus charmant. Ne craignez point d'entrer aux prisons de la Belle :
Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle.
Vous serez traités doucement :
On n'en veut point à votre vie.
Un vivier vous attend , plus clair que fin crjstal. Et quand k quelques-uns l'appât serait fatal ^ Mourir des mains d'Annette est un sort que j'envie. Ce discours éloquent ne fit pas grand eflet : L'auditoire était sourd aussi-bien que muet.
Tircis eut beau prêcher : ces paroles miellées
S'en étant au vent envolées , Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris : Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère.
O vous ! pasteurs d'humains , et non pas de breins , Rois , qui croyez gagner , par raison , les esprits
D'une multitude étrangère , Ce n'est jauîais par-là (jue l'on en vient à bout :
Il y faut une autre m^iu'ére :
Servez-vous de vos rets , la puissance fait tout.
FABLES, LIV. X. iSi
FABLE XI L
Les deux Perroquets , le Roi et son Fils.
LJ EUX perroquets , Vnn père et l'autre fils , Du rôt d'un roi faisaient leur ordinaire.
Deux* demi-dieux , l'un fils et l'autre père , De ces oiseaux faisaient leurs favoris.
L'âge liait une amitié sincère Entre ces gens. Les deux pères s'aimaient :
Les deux enfans , malgré leur cœur frivole f L'un avec l'autre aussi s'accoutumaient , Nourris ensemble et compagnons d'école.
C'était beaucoup d'honneur au jeune perroquet , Car l'enfant était prince , et son père monarque. Par le tempérament que lui donna la Parque, Il aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet ^ Et le plus amoureux de toute la province , Faisait aussi sa part des délices du prince.
Ces deux rivaux un jour ensemble se jouons 9 Comme il arrive aux jeunes gens ».
Le jeu devint une querelle.
Le passereau peu circonspect ^ S'attira de tels coups de bec , Que demi-mort et traînant l'aîle , On crjut qu'il n'en pourrait guérir.
K iv
i52 LA FONTAINE,
Le prince indigné fit mourir Son perroquet. Le bruit en vint au père :
L'infortuné vieillard crie et se désespère ; Le tout en vain : ses cris sont superflus :
L'oiseau parleur est déjà dans la barque :
Pour dire mieux , Toiseau ne parlant plus , Fait qu'en fureur sur le fils du monarque , Son père s'en va fondre , et lui crevé les jeux. Il se sauve aussi-tôt , et choisit pour asjle
Le haut d'un pin. Là , dans le sein des dieux , Il goiite sa vengeance en Heu sûr et tranquille : Le roi lui-même y court , et dit pour l'attirer : Ami , reviens chez moi : que nous sert de pleurer ? Haine , vengeance et deuil , laissons tout àla porte. Je suis contraint de déclarer , Encor que ma douleur soit forte, Que le tort vient de nous : mon fils fut l'agresseur. Mon fi Is ! non : c'est le Sort qui du coup fut l'auteur. La Parque avait écrit de tout temps dansson livre, Que Vnn de nos enfans devait cesser de vivre ,
L'autre de voir, par ce malheur.
Consolons-nous tous deux , et reviens dans la cage. Le perroquet dit : Sire roi , Crois-tu (ju'après un tel outrage Je me doive fier à toi ?
Tu m'allègues le Sort : prétends-tu par ta foi Me leurrer de l'appât d'un profane langage ?
]\lals que la Providence , ou bien que le Destin
FABLES, LIV. X. i53
Règle les affaires du monde , Il est écrit là-haut qu'au faîte de ce pin ,
Ou dans quelque forêt profonde , J'achèverai mes jours loin du fatal objet
Qui doit t'être un juste sujet De haine et de fureur. Je sais que la vengeance Est un morceau de roi , car vous vivez en dieux.
Tu veux oublier cette offense :
Je le crois : cependant , il me faut , pour le mieux.
Eviter ta main et tes yeux.
Sire roi , mon ami , va-t-en , tu perds ta peine ,
Ne me parle point de retour :
li^absence est aussi-bien un remède à la haine ,
Qu'un appareil contre Tamour.
La Lionne et VOurs.
JVl ERE lionne avait perdu son faon :
Un chasseur Tavait pris. La pauvre infortunée Poussait un tel rugissement ,
Que toute la forêt était importunée. .
La nuit , ni son obscurité , Son silence et ses autres charmes ,
De la reine des bois n'arrêtaient les vacarmes.
Nul animal n'était du sommeil visité.
i54 LA FONTAINE,
L*ours enfin lui dit : ma commère ,
Un mot sans plus : Tous les enfans
Qui sont passés entre vos dents y
N'avaient-ils ni père ni mère ?
Ils en avaient. S'il est ainsi , Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues.
Si tant de mères se sont tues ,
Que ne vous taisez-vous aussi !
Moi , me taire ? moi , malheureuse î Ah , j'ai perdu mon fils l il me faudra traîner
Une vieillesse douloureuse.
Dites-moi qui vous force à vous y condamner?
Hélas ! c'est le Destin qui me hait. Ces paroles Ont été de tout temps en la bouche de tous.
Misérables humains , ceci s'adresse à vous.
Je n'entends résonner que de plaintes frivoles. Quiconque , en pareil cas , se croit haï des cieux , Qu'il considère Hécube , il rendra grâce aux dieux.
rr -^
FABLES, LIV. X. i55 FABLE XrV.
Les Jeux aventuriers et le Talisman.
i\ u c u N chemin de fleilrs ne conduit à la gloire. Je n'en veux pour témoin qu'Hercule et ses travaux.
Ce dieu n'a guère de rivaux :
J^en vois peu dans la fable, encor moins dans rhistoire. En voici pourtant un , que de vieux talismans Firent chercher fortune au pays des romans.
Il voyageait de compagnie :
Son camarade et lui trouvèrent un poteau ,
Ayant au haut cet écriteau :
Seigneur aventurier , s'il te prend quelque envie De voir ce que n'a vu nul chevalier errant ,
Tu n'as qu'a passer ce torrent , Puis prenant dans tes bras un éléphant de pierre ^
Que tu verras couché par terre , Le porter d'une haleine au sommet de ce mont , Qui menace les cieux de son superbe front.
L'un des deux chevaliers saigna du nez. Si l'onde
Est rapide autant que profonde , Dit-il , et supposé qu'on la puisse passer , Pourquoi de l'éléphant s'aller embarrasser ?
Quelle ridicule entreprise î Le sage Taura fait par tel art et de guise »
i56 LA FONTAINE,
Qu'on le pourra porter peut-être quatre pas : Maïs jusqu'au haut du mont , d'une haleine , il n'est p Au pouvoir d'un mortel , à moins que la figure Ne soit d'un éléphant nain , pjgmée , avorton ,
Propre à mettre au bout d'un bâton :
Auquel cas , où Thonneur d'une telle aventure ? On nous veut attraper dedans cette écriture : Ce sera quelqu'énigme à tromper un enfant.
C'est pourquoi je vous laisse avec votreéléphant. Le raisonneur parti , Paventurier se lance ,
Les yeux clos , à travers cette eau.
Ni profondeur ni violence Ne purent l'arrêter ; et selon l'écrîteau Il vit son éléphant couché sur l'autre rive.
Il le prend , 11 l'emporte , au haut du mont arrive , Rencontre une esplanade , et puis une cité.
Un cri par l'éléphant aussi-tôt est jeté.
Le peuple aussi-tôt sort en armes.
Tout autre aventurier , au bruit de ces alarmes , Aurait fui. Celui-ci , loin de tourner le dos , Veut vendre au moins sa vie , et mourir en héros. Il fut tout étonné d'ouir cette cohorte Le proclamer monarque au lieu de son roi mort. Il ne se fit prier que de la bonne sorte , Encor que le fardeau fût, dit-il , un peu fort. Sixte en disait autant quand on le fit saint père y
( Serait-ce bien une misère ,
Que d'être pape ou d'être roi ?)
On reconnut bientôt son peu de bonne foi.
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
Le sage quelquefois fait bien d'exécuter, Avant que de donner le temps à la sagesse D'envisager le fait , et sans la consulter.
FABLE XV
Les Lapins.
Discours a M. le duc de la Boghefoucault.
tJE me suis souvent dit , voyant de quelle sorte
L'homme agit et qu'il se comporte £n mille occasions comme les animaux :
Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts
Que ses sujets ; et la Nature
A mis dans chaque créature Quelque grain d 'une masse où puisent les esprits ; J'entends les esprits corps, et pétris de matière.
Je vais prouver ce que je dis.
A l'heure de l'afTiit , soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour , Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière , Et que n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour, Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe ;
ï58 LA FONTAINE,
Et nouveau Jupiter , du haut de cet Olympe , Je foudroie à discrétion Un lapin qui n'y pensait guère.
Je vois fuir aussi-tôt toute la nation Des lapins qui , sur la bruyère , L'œil éveillé , l'oreille au guet.
S'égayaient, et de thym parfumaient leur banquet. Le bruit du coup fait que la bande S'en va chercher sa sûreté Dans la souterraine cité ; Mais le danger s'oublie; et cette peur si grande S'évanouit bientôt. Je revois les lapins Plus gais qu'auparavant revenir sous mes mains. Ne reconnaît-on pas en cela les humains?
Dispersés par quelque orage , A peine ils touchent le port , Qu'ils vont hasarder encor Même vent , même naufrage.
Vrais lapins , on les revoit Sous les mains de la Fortune.
Joignons à cet exemple une chose commune.
Quand des chiens étrangers passent par quelque end] Qui n'est pas de leur détroit,
Je laisse à penser quelle fête !
Les chiens du lieu n'ayant en tête Qu'un intérêt de gtieulc, à cris, a coups de dents
Vous accompagnent ces passans
Jusqu'aux confins du territoire.
Un intérêt de biens , de grandeur et de gloire Aux gouverneurs d'états , à certains courtisans , A gens de tous métiers en fait tout autant faire.
On nous voit tous , pour Fordinaire , Piller le survenant , nous jeter sur sa peau. La croquette et Fauteur sont de ce caractère :
Malheur à l'écrivain nouveau !
Le moi ns ^e gens qu'on peut à Tentour du gâteau ,
C'est le droit du jeu , c'est TafFaire.
Cent exemples pourraient appujer mon discours.
Mais les ouvrages les plus courts Sont toujours les meilleurs. En cela j'ai pour guide Tous les maîtres de l'art , et tiens qu'il faut laisser Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :
Ainsi ce discours doit cesser.
Vous qui m'avez donné ce qu'il a de solide , Et dont la modestie égale la grandeur, Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur La louange la plus permise , La plus juste , et la mieux acquise ; Vous enfin , dont à peine ai-je encor obtenu Que votre nom reçiit ici quehjues hommages , Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages, Comme un nom qui des ans et des peuples connu ,
FaithonneuràlaFrance,engrandsnoms plus féconde Qu'aucun climat de l'univers ;
i6o LA FONTAINE,
Permettez-moi du moins d'apprendre atout le monde ^ Que vous m'avez donné le sujet de ces vers.
Le Marchand , le Gentilhomme , le Pâtre
et le Fils de Roi.
UATRE chercheurs de nouveaux mondes , Presque nus , échappés à la fureur des ondes , Un trafiquant, un noble , un pâtre , un fils de roi ,
Réduits au sort de Bélisaire ,
Demandaient aux passans de quoi
Pouvoir soulager leur misère.
De raconter quel sort les avait assemblés , Quoique sous divers points tous quatre ils fussent néi
C'est un récit de longue haleine.
Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine.
Là , le conseil se tint entre les pauvres gens. Le prince s'étendit sur le malheur des grands. Le pâtre fut d'avis, qu'éloignant la pensée
De leur aventure passée , Chacun fit de son mieux , et s'appliquât au soin
De pourvoir au commun besoin.
La plainte, ajouta-t-il , guérit-elle son homme ? Travaillons : c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome.
Un
FABLES, LIV. X. i6i
Un pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ? croît-on Que le ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées
De Tesprit et de la raison ; Et que de tout berger , comme de tout mouton ,
Les connaissances soient bornées ?
L'avis de celui-ci fut d'abord trouvé bon Parles trois échoués aux bords de l'Amérique. Xi'un , c^était le marchand, savait l'arithmétique: A tant par mois, dit-il , j'en donnerai leçon.
J'enseignerai la politique , Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit , Moi , je sais le blason , j'en veux tenir école : Comme si devers l'Inde on eût eu dans l'esprit La sotte vanité de ce jargon frivole.
Le pâtre dit : Amis , vous parlez bien : mais quoi ? Le mois a trente jours , jusqu'à cette échéance,
Jeûnerons-nous par votre foi ?
Vous me donnez une espérance Belle, mais éloignée ; et cependant j'ai faim. Qui pourvoira de nous au dîné de demain ?
Ou plutôt, sur quelle assurance Fondez-vous , dites-moi , le souper d'aujourd'hui ?
Avant tout autre , c'est celui
Dont il s'agit : votre science Est courte là-dessus : ma main y suppléera.
A ces mots , le pâtre s'en va Dans un bois : il y fît des fagots , dont la vente , Fendant cette journée et pendant la suivante / T. 4. L
î62 LA FONTAINE, etc.
Empêcha qu^un long jeûne à la fin ne iît tant. Qu'ils allassent là-bas exercer leur talent.
Je conclus de cette aventure , QuMl ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours;
Et grâce aux dons de la Nature , La main est le plus sûr et le plus prompt secours.
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