‹ Fables de J. de La FontaineChapitre 212 sur 394 · LIVRE VIII. FABLE · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. FABLE

Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'où meure

Au pied levé? dit-il ; attendez quelque peu :

Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;

Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;

Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.

Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !

Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris ;

Tu te plains sans raison de mon impatience :

Eh î n'as-tu pas cet ans? Trouve-moi dans Paris

Deux mortels aussi vieux ; trouve-m'en dix en France.

Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis

Qui te disposât à la chose :

J'aurais trouvé ton testament tout fait, Ton petit— fils pourvu, ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause

Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d'ouïe ; Toute chose pour toi semble être évanouie : Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus ; Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.

Je t'ai fait voir tes camarades,

Ou morts, ou mourants, ou malades :

Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement?

Allons, vieillard, et sans réplique.

Il n'importe à la république

Que tu fasses ton testament.

La Mort avait raison ; je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures, vieillard ! vois ces jeunes mourir;

Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret : Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

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