LIVRE XI. FABLE V
L'amour-propre, au rebours, fait qu'au degré suprême On porte ses pareils ; car c'est un bon moyen
De s'élever aussi soi-même.
De tout ce que dessus j'argumente très-bien
u'ici-bas maint talent n'est que pure grimace, Cabale, et certain art de se faire valoir, Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
L'autre jour, suivant à la trace, Deux ânes qui, prenant tour à tour l'encensoir, Se louaient tour à tour, comme c'est la manière, J'ouïs que Fun des deux disait à son confrère : Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot L'homme, cet animal si parfait ? Il profane
Notre auguste nom, traitant d'àne Quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot .
Il abuse encore d'un mot, Et traite notre rire et nos discours de braire. Les humains sont plaisants de prétendre exceller Par-dessus nous ! Non, non; c'est à vous de parler,
A leurs orateurs de se taire :
Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens ;
Vous m'entendez, je vous entends;
Ilsuflit. Et ijUaut aux mervt illes Dont votre divin chant vient frapper les oreilles. Philomèie est, au prix, novice dans cet art ; Vous surpassez Lambert1. L'autre baudet repart ; Seigneur, j'admire- en vous des qualités pareilles. Ces ânes, non contents de s'être ainsi grattés,
S'en allèrent dans les cités L'un l'autre se i rôner : chacun d'eux croyait fairep En prisant ses pareils, une fort bonne affaire, Prétendant que 1" o uieur en reviendrait sur lui.
J'en connais beaucoup aujourd'hui, Non parmi les baudets, mais parmi les puissances, Que le ciel voulut mettre en de plus hauts degrés, Qui changeraient entre eux les simples excellences,
1 Michel Lambert, musicien célèbre du temps de Louis XiY.