‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 127 sur 161 · LE PETIT CHAT ET LE SANSONNET · texte numérisé non relu

LE PETIT CHAT ET LE SANSONNET

Dans certaine maison vivait un sansonnet , Mauvais chanteur, mais d'étoffe A faire un grand philosophe.

11 s'était fait l'ami d'un tout petit minet,

Gentil chaton, d'humeur câline.

Modeste, tranquille et poli.

Le petit chat, un jour, fut laissé dans l'oubli, Et sa table patit des torts de la cuisine :

Le pauvret souffre de la faim; Pensif, tournant la queue, il erre à l'aventure, Et, du jeune ennuyé, miaule et gémit sans fin. Mon philosophe ailé, sur le mal qu'il endure. Veut lui donner conseil : « Eh! lui dit-il, mon cher, A supporter la faim tu mets tout ton courage ; Je te trouve bien bon; lève le nez en l'air;

Vois ce chardonneret suspendu dans sa cage; Ne peux-tu te donner le régal de sa chair? Mais non; j'en étais sûr : monsieur a des scrupules! Dame ! la conscience ! ... — Eh ! mon cher, on voit hien Que du monde tu ne sais rien.

Ce sont préjugés ridicules Qu'une âme faible écoute et que tout esprit fort Appelle avec raison sornettes et fadaises ; La force en ce bas monde a pris toujours ses aises ,

Et la faiblesse a toujours tort.

Cette façon d'agir est partout si commune , Que je t'en vais citer mille preuves pour une... " Et, raisonnant sans fin et ab hoc et ab hac, De sa philosophie il vide ta fond le sac.

Notre minet , las du régime , Prête à ce beau discours un esprit attentif;

Il ouvre la porte au captif.

Et tombe à belles dents sur la pauvre victime. Mais ce friand régal l'a mis en appétit,

Loin qu'à sa faim il pût suffire,

Et le chaton, pour mieux s'instruire.

Sent qu'une autre leçon lui porterait profit. « Merci, dit-il, tes tours sont fort bons h connaître; Tu m'as ouvert l'esprit. " Et le petit minet

Dans la cage du sansonnet

Va bel el bien croquer son maître.

L'ARAIGXEE ET L'ABEILLE.

A maint talent l'esprit futile Peut applaudir tout à son gré; Au talent je n'applaudirai Que s'il sait faire une œuvre utile.

Un marchand porte, un jour, de la toile au marché;

On conçoit , sans que je le dise , Que , nécessaire à tous , pareille marchandise Devait facilement trouver son déhouché.

Le marchand n'était point en peine ; Vers lui tous les passants se pressaient , hors d'haleine, Heureux quand de son seuil ils avaient approché. Une telle faveur si prestement gagnée, D'un sentiment jaloux piquait une araignée. Au marchand trop fêté pour souffler ses chalands,

A tout venant elle se vante Qu'à son tour elle aura des produits excellents ,

Le lendemain, à içettre en vente.

Sitôt dit, sitôt fait. Sous le toit du voisin,

Le long d'une croisée elle ouvre magasin.

En un instant la trame est faite;

Ayant tissé toute la nuit, Sa patte a fait merveille et sa tâche est complète , Même avant que le jour revienne en son réduit. La dame alors s'assied , prend un orgueil comique, Et , sans quitter d'un pas , trône dans sa boutique.

« Pour sûr, dit-elle, au point du jour. Je vais voir accourir les chalands à mon tour. "

Mais quoi! le jour à peine a comuiencé de naître ,

Qu'un grand coup de balai s'abat sur la fenêtre,

Et l'insecte méchant, sur le sol renversé.

Roule avec son tissu dans l'ordure enfoncé.

ce Ah ! dit avec dépit la jalouse araignée ,

Voilà comme en ce monde on est récompensé !

Je le demande à tous, criait-elle indignée,

Qui donc avait raison? C'était moi, car enfin

Ma toile est plus légère et mon tissu plus fin !

— En cela tu dis vrai, lui répond une abeille.

Pour les yeux, j'en conviens, ton tissu fait merveille ;

Mais, dis-moi, tient-il assez chaud

Pour vêtir les gens à la ville"?

De ton talent le grand défaut

Est, tu le vois, d'être inutile. »

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