‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 134 sur 161 · LE MEUNIER · texte numérisé non relu

LE MEUNIER

Dans la digue, près d'un moulin ,

L'eau s'était ouvert un passage.

Pris à temps , bien minime eût été le dommage ; Mais le maître à chômer était toujours enclin. (( Voilà bien, disait-il, de quoi se mettre en peine! »

Pourtant l'eau fait nouveaux progrès , Et bientôt coule à flots, élargissant sa veine. u Meunier, lui criait-on, tu bailleras après. 11 est temps, il est temps; il faut qu'on se secoue! — A quoi bon? disait-il, à tout indifférent, Faut-il donc l'Océan pour faire aller ma roue? J'ai de l'eau pour la vie, et le mal n'est pas grand ! •

Tandis qu'il dort, toujours tranquille.

L'eau par les trous coule à torrent, ¥л tous les accidents surviennent à la file : La meule ne va plus : le moulin chôme aussi. Le meunier, pour le coup , s'agite , se démène , Kl , |)our arrêter l'eau, se met en grand souci.

Mais voici bien une autre histoire!

Tandis que sur la digue il s'épuise en projets ,

Notre meunier voit ses poulets

Qui sur la rive accouraient boire.

« Eh! dit-il, v^oiLà du nouveau!

Ah ! vauriens ! ah ! pendards ! Quoi î tandis que je peste A chercher les moyens de conserver mon eau ,

Vous me buvez ce qui m'en reste! »

Et sur les maraudeurs il jette un soliveau.

Qu'y gagne-t-il? Le pauvre hère

Voit ses malheurs ainsi complets ,

Et, sans eau comme sans poulets,

Va chez lui pleurer sa misère.

Certains seigneurs qu'on voit chez nous ,

De ma fable sont les modèles ;

Prodiguant l'or comme des fous ,

Us font grand train pour quelques sous ,

Battent leurs gens pour des chandelles;

Puis ils croient avoii' réussi

A réparer tous leurs dommages ;

Mais c'est en épargnant ainsi

Qu'on fait crouler bien des ménages.

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