LES CAXOXS ET LES VOILES
Les canons d'un vaisseau, la tête à leurs sabords,
Cherchaient, un jour, dispute aux voiles, Et, prenant à témoin les cieux et les étoiles, A l'adverse partie imputaient tous les torts.
252 LIVRE XEUVIEME.
« 0 dieux! pouvions-nous nous attendre A voir jusqu'à ce point pousser la vanité, Qu'une toile chétive osât jamais prétendre A l'emporter sur nous par son utilité !
Dans notre périlleux voyage,
Lorsque sur mer le vent soufflait,
Leur sein orgueilleux se gonflait Pour leur donner les airs d'un puissant personnage,
Et toutes, fier es comme un paon
Qui déploie en rond son plumage.
Se pavanaient sur l'Océan.
Leur train n'est que fanfaronnade;
C'est autre bruit quand nous lançons
Dans les combats la canonnade!
Sur toute mer où nous passons.
Par nous le vaisseau règne en maître ;
Sur nos pas on voit la peur naître.
Et la mort est dans nos caissons.
Non , nous ne voulons plus naviguer avec elles ! Nous prenons tout sur nous, soin, fatigue et danger. Viens, ô puissant Borée! apporte sur tes ailes Les vents dévastateurs qui sauront nous venger. » Soudain Borée accourt. Un horrible nuage Couvre d'un voile obscur l'Océan courroucé.
Et, sous le souffle de l'orage.
Le flot monte en grondant et retombe affaissé. La foudre éblouit l'œil et rend sourde l'oreille;
Sur la mer au chaos pareille
Borée avec fureur décliainant ses fléaux,
Des voiles qu'il déchire emporte les lambeaux.
La tempête a cessé ; mais déjà, sans mature,
Sans voiles, vain jouet des vagues et des vents.
Le vaisseau , comme un tronc, au sein des flots mouvants
Erre et dérive à l'aventure.
Vient alors l'ennemi; sur l'équipage il fond. Faisant feu de tout bord, sa mitraille est terrible;
Le vaisseau, troué comme un crible.
Avec ses canons coule à fond.
Chacun sert à son poste où le devoir l'oblige ; La force qui s'unit fait l'État triomphant :
Par ses canons s'il se défend ,
C'est par ses lois qu'il se dirige.
LK SABRI-:.
In bon sabre d'acier, encor bien affilé,
Délaissé parmi la ferr.iille, Put, un jour, avec elle, au bazar étalé.
Comme on n'en donnait rien qui vaille,
254 LIVKE IVEL'VIEME.
Pour quelques copecks' échangé, A certain paysan il se vit adjugé.
A rcver grands projets nul mougik ne s'arrête : Notre homme prend la lame, et, sans viser plus loin, Cherche à l'utiliser pour le moindre besoin. Il refait la poignée, et voilà l'arme prête. Pour tresser des souliers ^, il taille, dans les bois, L'écorce du tilleul en longs rubans étroits,
Fend des bûches, coupe des branches.
Façonne au jardin des poteaux. Pour s'éclairer fait des copeaux^.
Et pour ses haches fait des manches.
Si bien qu'après un an, le sabre tout usé Servait pour chevaucher aux enfants du village. Sous un banc où gisait cet outil méprisé, Un hérisson blotti lui dit : ^ C'est grand dommage De te voir déroger à des destins si beaux.
Si du sabre ce qu'on raconte N'est point un vain récit, tu dois mourir de honte. Vois à quoi l'on t'emploie : à tailler des copeaux.
' Le copcck est la centjème partie du rouble et vaut à peu près quaire centimes.
- Les j)aysans russes ne portent guère d'aulres chaussures que ces soulieis qu'on nomme lapli , et (|u'il8 tressent eux-mêmes, ainsi que l'indique ici Krilof, avec des lanières étroites découpées dans l'écorce du bouleau.
•' Ces copeaux de sapin, fichés dans une l'enlc de la muraille ou an bout de la Ице d'un trépied de fer, et renouvelés à clia(|ne instani, soni à peu près le seul mode d éclaira;(e ((uc connaisse le paysan russe.
A façonner des pieux! Toi, créé pour la guerre, Te voilà rinslrnment du jeu le plus vulgaire!
— Mais, dit le sabre, à qui le tort?
Dans la main d'un guerrier préparant la victoire. Terrible, aux ennemis j'aurais porté la mort ; Et pourtant j'ai langui dans un travail sans gloire! Mon destin fut obscur, mais l'ai-je pu choisir? La main qui m'employait à m'avilir fut prompte. Si mon maître ignorait à quoi j'ai pu servir,
A moi la peine, à lui la honte. »