‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 29 sur 161 · L'AIGLE ET L'ARAIGNÉE · texte numérisé non relu

L'AIGLE ET L'ARAIGNÉE

Dans les hauteurs du ciel par son vol emporté, Au sommet du Caucase un aigle était monté ,

Et , sur un cèdre centenaire

Ayant posé son pied hardi , Joyeux, il contemplait l'espace solitaire Et croyait découvrir les confins de la terre , Qu'à ses yeux révélait l'horizon agrandi. Dans les steppes sans fin , il voyait les rivières Dérouler de leurs flots les sinueux détours ; Les prés, les bois, parés de leurs fleurs printanières , En verdoyants tapis étalaient leurs atours.

Et, comme un grand désert plein d'ombres,

La Caspienne, étendant ses eaux,

Agitait ses flots noirs , plus sombres

Que les ailes des noirs corbeaux.

« Gloire à toi, Jupiter! dit l'aigle, ô divin maître.

Quand ta main , créant l'univers ,

Répartit ses dons à chaque être , Tu donnas tant de force à l'aigle, roi des airs. Qu'il n'est point de hauteur aux voûtes éternelles Où mon puissant essor n'ait fait planer mes ailes , Et je viens de ton œuvre admirer la beauté

Sur des sommets où nul avant moi n'est monté! — Tu n es qu'un fanfaron! s'écrie une araignée Sur un rameau voisin s' agitant indignée ; A t' entendre, mon cher, on dirait, sur ma foi. Que tu te crois ici perché plus haut que moi ! " L'aigle baisse les yeux; il voit l'ignoble bête Qui , près de lui , de fils enlaçant les rameaux , Se trémousse à l'ouvrage , et , jusque sur sa tête , Vient de sa toile immonde étendre les réseaux. On eût dit que l'insecte à l'humeur tracassière Prétendait du soleil lui cacher la lumière. a Toi si haut! lui dit l'aigle; eh! les plus forts jamais N'ont osé de leur vol effleurer ces sommets ! Mais toi, faible et d'ailes privée, Pour venir ici tu rampas?

— Moi ramper! Ma fierté n'y consentirait pas.

— Comment sur ces hauteurs es-tu donc arrivée?

— En m' accrochant à toi; d'en bas jusques ici. Sur ta queue, en volant, tu m'apportas ainsi.

Mais dis-moi , camarade , en somme , Si j'arrivai par toi, sans toi j'ai pu rester; De grands airs devant moi sois donc plus économe ,

Et sache que , sans me vanter, Je pourrais. .. " Mais du vent qui soufflait sur les cimes

Un tourbillon vient l'emporter,

Et la jette au fond des abîmes.

Vous et moi , nous voyons souvent dans nos cités

Certaines gens d'humeur hautaine Qui, légers de mérite et sans prendre grand'peine, Comme notre araignée au faîte sont montés. A quelque grand seigneur accrochés par derrière, Us se gonflent d'orgueil, et leur mine est si fière. Que des forces de l'aigle on les croirait dotés ; Mais sur eux et sur leur lignée Qu'un léger vent vienne à souffler, Dans la fange on les voit rouler Avec leurs toiles d'araignée !

Page 1