‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 35 sur 161 · LE PARNASSE · texte numérisé non relu

LE PARNASSE

Quand la Grèce hors de ses plaines Eut un beau jour chassé ses dieux.

Les habitants, à qui mieux mieux, Se partagèrent leurs domaines.

Du Parnasse les verts coteaux.

Livrés dès lors à des profanes ,

Sous la loi de maîtres nouveaux,

Servaient de pâturage aux ânes.

Or, nos baudets, sachant fort bien

Que les Muses, au temps ancien,

Avaient habité la contrée ,

Se disaient : « Ce n est pas pour rien

Qu'au Parnasse on nous donne entrée!

De ces neuf Sœurs les tristes chants

Ont ennuyé l'humaine espèce ;

Pour s'égayer, chacun s'empresse

De faire appel à nos talents.

— A l'œuvre donc ! et confiance !

J'entonne , crie un des intrus ,

Partez , ne vous arrêtez plus ;

Mes amis , point de défaillance !

Il faut illustrer nos débuts !

Faisons tonner notre musique

Plus haut que n'ont fait les neuf Sœurs ,

Et de façon plus harmonique

Tâchons d'organiser nos chœurs !

Pour que chez nous nulle cliicane

Ne trouble la fraternité ,

Il nous faut prendre un arrêté :

Quiconque n'aura point l'organe

Dont l'âne paraît seul doté,

Doit du Parnasse être écarté

A tout jamais comme un profane. »

Dans ce discours approfondi ,

Mon baudet , parlant comme un âne , Est par les ânes applaudi.

Le nouveau chœur alors se rue, Avec rage, en cris insensés; On croit entendre une cohue De chariots faisant dans la rue Grincer leurs essieux mal graissés.

Comment ce sabbat exécrable Cessa-t-il? X'y pouvant tenir, L'ânier du Parnasse à Tétable Vint les chasser, pour en finir.

On a chez nous même manie :

Dans mainte place, on croit en vain Qu'avec le rang vient le génie; On s'estime un grand écrivain Dès qu'on siège à l'Académie.

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