‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 34 sur 161 · LE RICHE PAUVRE · texte numérisé non relu

LE RICHE PAUVRE

" Beau plaisir, ma foi, d'être riche.

Si Ton veut, comme un indigent.

De boire et de manger se montrer toujours chiche, Sans avoir d'autre soin que d'entasser l'argent ! A quoi bon tant d'écus? La mort vient qui nous presse ;

Nul de nous, au fatal moment,

Ne saurait emporter sa caisse, Et l'on n'a rien connu que misère et tourment!

Ah! si j'avais bourse bien ronde.

Comme ils danseraient , les ducats !

Quels bals! quels festins! quels galas!

Il en serait bruit par le monde !

Mais à faire aux autres du bien ,

Je mettrais mon plus cher délice :

Riche qui ne dépense nen

Fait de sa vie un long supplice ! »

Couché sur un banc froid et nu.

Ainsi philosophait dans sa pauvre chaumine Un gueux tout en haillons et d'assez triste mine, Quand des fentes du mur sortit... un inconnu, Un sorcier, nous dit l'un , ou , nous dit l'autre, un diable.

(Le second, je crois, n'a pas tort;

Mais, sur ce point, obscur d'abord,

Les faits parleront dans ma fable.) L'inconnu près du gueux s'arrête et parle ainsi : « Tu voudrais être riche, et j'ai pu même entendre Dans quelle intention, car j'étais près d'ici; C'est fête pour mon cœur quand j'ai service à rendre ;

Tiens, prends la bourse que voici :

J'y mets un ducat seul, mais, pour grossir la masse, Quand tu l'en tireras, un autre y prendra place; Tu ne saurais manquer de t'enrichir ainsi; Prends des ducats, mon cher; pour toi libre carrière ! A ton gré, sans compter, tu peux les entasser. Mais reliens bien ceci : tu n'en peux dépenser Qu'après avoir jeté la bourse à la rivière. «

Il dit et disparaît. Près de perdre l'esprit.

Notre homme est stupéfait et sa joie est immense;

Mais, plus calme enfin , il commence A tirer des ducats comme il était prescrit. Est-ce un songe moqueur qui vient troubler sa vue? 0 prodige ! un ducat à la bourse ravi Aussitôt d'un autre est suivi.

Qui sous sa main tremble et remue!

« J€ vais, dit-il, tirer des ducats à foison, Et, riche, dès demain, je vis en sybarite ! " Le lendemain , Le gueux se donne autre raison : и Je suis riche, il est vrai , mais la dose est petite ;

D'accroître son avoir tout homme est curieux :

Etre riche, c'est bien ; l'être deux fois, c'est mieux. Si j'ai le sac en main , c'est pour qu'il me profite. Point de paresse ! allons ! un jour, un jour encor, Je veux jusques au soir fouiller dans mon trésor. Voici pour la maison, voici pour l'équipage...

Et voilà pour le petit bien !

Eh! parbleu! si je veux acheter un village, L'occasion est belle et je n'en perdrai rien; Pas si sot ! La sacoche est merveilleuse aubaine , Gardons-la! Je puis bien jeûner encore un jour; Et, quand ma caisse sera pleine, J'emplirai ma panse à son tour ! "

Un jour, une semaine, un mois, un an se passe; Il ne peut plus compter les ducats qu'il entasse ; Il mange et boit fort mal. Dès que l'aube a paru , Sans trêve, il court au sac plonger sa main avide. Et , quoique tous les soirs son trésor soit accru , Tous les soirs dans sa caisse il trouve encor du vide. Mon gueux voudrait parfois, écoutant la raison. Jeter la bourse à l'eau... Soudain, son cœur se serre;

Il fait un pas vers la rivière ,

Il en fait deux vers la maison.

« Foin de moi ! se dit-il en rapportant la bourse ; J'ai perdu la cervelle ! Est-il bien de saison D'aller jeter un sac d'où l'or coule de source? »

Du malheureux déjà les cheveux sont tout gris ; Jaune comme son or, sa peau hâve et ternie Ne couvre qu'à regret ses membres amaigris; Il perd santé, repos, et touche à Tagonie! Quand viendront les festins? 0 projets superflus! Déjà depuis longtemps le gueux n'y pensait plus ;

Mais du mourant la main tremblante

Tous les matins venait encor

De la bourse , à son gré trop lente ,

Tirer sans fin, tirer de Гог; Et de ses millions il comptait le neuvième, Quand , dévorant des yeux Гог qu'il a tant rêvé.

Il vient mourir sur le banc même

Où le diable l'avait trouvé!

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