‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 43 sur 161 · L'AMITIÉ DES CHIENS · texte numérisé non relu

L'AMITIÉ DES CHIENS

Deux chiens d'humeur assez chagrine,

Polkan et Barbos, un beau jour,

Mollement couchés dans la cour, Se chauffaient au soleil, tout près de la cuisine. Certe, ils auraient mieux fait, pour plus d'une raison, De rester sur le seuil à garder la maison ;

Mais, leur panse étant bien repue.

Et le savoir-vivre des chiens Leur défendant, le jour, d'aboyer dans la rue, Ils pouvaient se livrer à de longs entretiens.

Sur le service des confrères

Portant leur blâme ou leur pitié , Ils frondaient leurs défauts ou plaignaient leurs misères ,

Puis on parla de l'amitié.

u Quel sort vraiment digne d'envie ,

Dit Polkan , lorsque , cœur à cœur,

Près d'un ami passant sa vie, Dans les soins mutuels on met tout son bonheur! Soit le jour, soit la nuit, complaisamment attendre L'ami , pour dormir ou manger, Et , lorsque sa peau court danger, Comme un rempart vivant de son corps le défendre; Les yeux sur ses yeux, échanger Un regard langoureux et tendre ; Ne compter comme vrais plaisirs Que les plaisirs goûtés par l'autre; Exaucer tous ses vœux, prévoir tous ses désirs, Enfin par son bonheur savoir doubler le nôtre , Voilà vivre , Barbos ! Si le ciel eût permis Que tous deux, par exemple, on nous vit bons amis.

J'ose affirmer qu'en ces demeures Nous n'aurions jamais su comment passaient les heures. — Eh! mais c'est parler d'or, dit Barbos à son tour, J'ai souvent eu le cœur malade De voir que , chiens de même cour, Nous n'ayons pu passer un jour Sans nous donner quelque gourmade.

Et pourquoi? Grâce au maître, ici n'avons-nous pas Logis vaste pour deux et suffisants repas?

Vrai, mon cher, je rougis de honte!

Notre amitié pour l'homme est, dès l'antiquité, Ln exemple en tout lieu très-justement vanté; Mais entre chiens dis-moi combien d'amis on compte, Lorsque chez les humains on en a tant compté?

— Eh bien, que, grâce à nous, cette amitié si rare, Devienne, dit Polkan, l'honneur de ce temps-ci!

Donne la patte ! — La voici ! »

Et le couple amical, que le bonheur égare, Se mange de baisers et s'étouffe à moitié ;

Dans son ivresse , il se compare Aux plus fameux héros qu'illustra l'amitié.

« Viens , mon Oreste ! — Viens , Pylade ! Ne soyons plus jaloux, querelleurs ni méchants ! »

Par malheur, au milieu de ces transports touchants , Un os qu'on jette entre eux interrompt l'accolade... Adieu la paix ! Sur l'os^on court , à corps perdu ;

Par Pylade Oreste est mordu ;

On voit voler dans la mêlée

Les poils arrachés par les dents ; A grand'peine, un seau d'eau qu'on jette à la volée

Vient séparer les prétendants.

Le monde, fécond en surprises, Dans ses rangs nous fait voir souvent de tels amis, Caressants, dévoués, l'un à l'autre soumis; Des mêmes sentiments leurs ûmes sont éprises ; On croirait voir deux cœurs en un cœur réunis. Mais qu'on leur jette un os. . . voilà nos chiens aux prises ' !

' Xavier de Maistre et L. Arnault ont fait d assez heureuses imitations de cette fable.

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