LE SINGE ET LES LUNETTES
Un singe assez caduc sentait faiblir ses yeux;
Mais devant lui quelque bipède Avait dit qu'à ce -mal il est un sûr remède, Les lunettes toujours y subvenant au mieux. Mon singe s'en procure une demi-douzaine; Puis des quatre mains le voilà Tournant par-ci , virant par-là Ces objets dont l'emploi le mettait fort en peine. Il tente vingt essais : sur sa tête il les met Tantôt près de la nuque et tantôt au sommet, Les pose sur sa queue et les lèclie et les flaire ; Mais sa vue, après tout, n'en était pas plus claire. « Au diable ! dit-il ; est bien fou Qui de ces gens croit les sornettes !
Us m'ont menti : de ces lunettes On ne saurait tirer de profit pour un sou! "
Il dit , et , maudissant ces instruments rebelles , Au comble du dépit par degrés arrivé, 11 les lança si fort à l'angle d'un pavé, Qu'il en jaillit des étincelles.
Ainsi souvent, chez nous, un ignorant esprit Traite toute œuvre d'art du vulgaire incomprise De sa langue en tout lieu d'abord il la flétrit, Et, s'il est puissant , il la brise.