‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 46 sur 161 · LE DUCAT · texte numérisé non relu

LE DUCAT

Polir l'esprit des gens est-ce faire œuvre utile? En soi la chose est bonne, et nul n'y contredit; Mais je ne voudrais pas que chacun confondît Le brillant du savoir et cet éclat futile Dont les mœurs en déclin font parade à la ville. Pour donner aux esprits de douteuses clartés, En voulant n'enlever que leur grossière écorce, Nous pouvons les priver d'utiles qualités , Gâter leur naturel et leur ôter leur force. A ces esprits heureux de leur simplicité, Nous donnons en échange un éclat illusoire ;

Qui croit les mener à la gloire,

Les plonge dans l'obscurité.

Le sujet est immense, et, si quelqu'un y touche, Il en pourra former un gros livre à loisir. Mais il est des esprits qu'un ton grave effarouche; La vérité trop sombre allant mal à ma bouche , La fable, en souriant, saura mieux l'éclaircir.

Un mougik, sot fieffé, comme dans son espèce On en voit par milliers , un jour avait trouvé

Un fort bon ducat d'or gisant sur le pavé.

La pluie et la poussière avaient rouillé la pièce ;

Pourtant à notre homme on offrit Trois fois plein ses deux mains de monnaie en échange. « A d'autres ! se dit-il; étant garçon d'esprit , Pour en avoir le double, il faut que je m'arrange. J'ai mon plan; ce ducat, laissez faire, on viendra Me l'arracher des mains, et chacun en voudra! »

Prenant donc du gravier, du sable , de la craie Et de la brique en poudre, il s'en donne à plaisir : Sans trêve, à tour de bras, il frotte, il use, il raie Le malheureux ducat, pour le mieux éclaircir. Il frotte avec le sable , il frotte avec la brique,

Avec la craie il frotte encor,

Dans l'espoir de donner à l'or

Un brillant, un éclat magique.

L'or brille enfin , mais , par malheur.

Hélas ! ce ducat magnifique

Perdant son poids, perd sa valeur.

LES LMPIES.

Un peuple de l'antiquité, Peuple à l'âme endurcie , opprobre de la terre ,

Des dieux bravant Tautorité,

Contre le Ciel se mit en guerre.

Pour accomplir enfin leurs projets inhumains,

Un jour, de flèches et de pierres ,

D'arcs et de frondes meurtrières

Les révoltés arment leurs mains.

Par milliers courant dans les plaines , Ils lancent vers le ciel d'insolentes clameurs , Et de l'impiété zélés instigateurs ,

Soufflant la discorde et les haines , Ils vont par leurs discours embraser tous les cœurs.

De despotisme et de folie Ils osent accuser le grand conseil des cieux.

« Mais, disaient-ils, que font les dieux?

Leur conseil dort et nous oublie ,

Ou, s'il agit, rien n'en va mieux!

Apprenons-leur à vivre, allons ! l'heure est venue;

Sur les hauteurs portons nos pas ; Là, sans qu'un vain respect vienne arrêter nos bras, Nos pierres et nos traits iront percer la nue, Et l'Olympe, écrasé, va tomber en éclats. »

Mais de leur insolente audace Les dieux se sont émus : pour conjurer les coups

Dont la révolte les menace , Ils vont de Jupiter activer le courroux. Le conseil est d'avis qu'afin de les réduire, Le plus simple prodige aisément peut suffire.

Pour disperser tous ces pervers Que faut-il après tout? Un déluge ou la foudre; Ou ne peut-on sur eux lancer, du haut des airs ,

Des rocs pour les réduire en poudre?

u Attendons, dit le roi des cieux.

Dans leur révolte et leurs blasphèmes S'ils persistent , cessez de craindre pour les dieux ; Les rebelles bientôt se châtieront eux-mêmes. "

Or, voilcà qu avec un grand bruit De la foule ameutée éclate enfin la rage. De pierres et de traits un horrible nuage Dans la céleste plaine a répandu la nuit. Alors du roi du ciel la puissance insultée, Fait retomber sur eux leurs traits du haut des airs ; Et la mort, les frappant sous mille aspects divers, Jonche de leurs débris la terre épouvantée.

Tels sont les tristes fruits de Г incrédulité : Peuple, garde-toi bien de tes faux philosophes ; Leur voix, en insultant à la Divinité , Peut avancer pour toi Г heure des catastrophes; Mais que font contre Dieu leurs efforts insensés? Pour venger ses affronts, sa main, moins débonnaire, Fera toujours sur eux tomber comme un tonnerre Tous les traits qu ils auront lancés.

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