‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 45 sur 161 · LE ROITELET · texte numérisé non relu

LE ROITELET

Un roitelet écervelé Sur un rivage , un jour, accourt tout essoufflé ,

Et , devant la foule , il proclame

Qu'il mettra l'Océan en flamme !

Vous jugez si partout le bruit s'en répandit! Par le subit effet d'une terreur commune ,

Au fond des eaux on entendit S'agiter bruyamment les sujets de Xeptune.

Du fond des bois , du haut des airs , S'empressent d'accourir mille animaux divers , Pour guetter si la mer, à sa voix allumée , Va, comme il l'a prédit, s'en aller en fumée.

Maint viveur, la cuiller en main , Dès que le premier bruit en vint à son oreille ,

Pour manger une oukha ' pareille Se hâta tout d'abord de se mettre en chemin.

' Soupe au poisson, très-populaire en Russie.

Dans ces festins qu avec mystère Un fournisseur très-libéral Prodigue aux gens du ministère, On n'aurait point trouvé si séduisant régal. On se presse, on s'écrase, et chacun voit d'avance Le prodige effrayant qu'il attend en silence. Déjà sur l'Océan sont fixés tous les yeux. «11 brûlera, dit l'un, car voilà qu'il bouillonne! — Mais , dit un autre , il fait bien mieux , Il est en feu , Dieu me pardonne ! »

A vrai dire , nos gens s'abusaient en tout point ; La mer ne bouillait guère et ne s'allumait point. Comment tout finit-il? L'histoire nous raconte Que le roitelet, tout confus, Courut chez lui cacher sa honte.

La mer ne brûla point, et l'on n'en parla plus.

Je dirai , sans avoir ici personne en vue , Qu'en toute affaire on a grand tort De se vanter, si, tout d'abord.

On n'en a point prévu l'issue.

Page 1