LE PARTAGE
D'une maison et d'un comptoir D'honnêtes commerçants , communs propriétaires , Ayant vu des monts d'or accroître leur avoir, Pour cesser tout commerce arrangeaient leurs affaires. Le partage des biens devint un cas urgent; Mais où vit-on jamais sans dispute un partage? Pour diviser le fonds et répartir l'argent, Chacun à qui mieux mieux se montrait exigeant :
De là grand bruit et grand tapage.
Soudain Ton crie : " Au feu ! l'incendie est tout près î Courez vite sauver maison et marchandise!
— Allons ! repart l'un d'eux; faut-il qu'on nous le dise? Nous reviendrons plus tard régler nos intérêts.
— Non, dit un autre , aux cris ajoutant la menace ,
Si vous ne payez mille écus
Qui pour ma part me sont bien dus ,
Je ne veux point quitter la place.
— Moi, l'on m'en doitdeux mille, et mon compte est bien clair, Ripostait un troisième, — Eh! non, non! je proteste.
Il faut d'abord savoir, mon cher, Le pourquoi, le comment, et la somme et le reste. » Nos benêts, à grand bruit, disputaient, sans songer Que , par la flamme atteint , leur bien courait danger.
Le feu s'avance ; la fumée
Vient enfin étouffer leurs cris ,
Et leur fortune consumée
Fait sur eux crouler ses débris.
N'en est-il pas ainsi dans de plus hautes sphères? Maint empire jadis, à sa perte arrivé.
Par de communs efforts aurait été sauvé; Mais, sans prendre souci des publiques misères, Dans le malheur de tous chaque intérêt privé Ne sait songer qu'à ses affaires.
LE TOXXEAU GATE.
Un voisin sans façon chez un de ses amis Vint, pour deux ou trois jours, emprunter une tonne. Quand le cas n'est pas grave, on sait qu'il est admis Qu'on ne doit refuser un service à personne; C'est un devoir sacré! Dès qu'il s'agit d'argent, C'est tout une autre affaire, et l'amitié plus chiche Peut alors évincer l'ami plus exigeant ; Mais à prêter sa tonne, on n'en est pas moins riche. Trois jours après, quand le tonneau Lui fut rendu par son compère, L'autre ami, comme à l'ordinaire, S'en servit tout d'abord pour charrier son eau. Jusque-là, c'était bien ; mais le mal de l'affaire, C'est que, pendant trois jours, le voisin indiscret Avait mis dans la tonne un vin de cabaret Qui répandait sur tout son odeur délétère. Quand donc, pour ses besoins, le maîlre du tonneau Le remplissait de miel, de vivres ou de bière. Tout prenait mauvais goût. Durant l'année entière. Il tient la tonne à l'air et la lave à grande eau ,
48 LIVRE DEIJXIÈME.
Rien n'y fait! L'odeur empestée, Malgré son travail et son soin , Dans le bois est toujours restée, Et le tonneau gâté va pourrir dans un coin.
Vous à qui ma fable s'adresse, Parents, efforcez-vous d'en garder la leçon. Quand au vase encor pur où boit notre jeunesse L'enseignement du vice a versé son poison , Pour rendre au cœur souillé sa pureté ravie. Vos efforts , vos conseils en vain luttent d'ardeur Le vase gardera l'odeur Qui peut empoisonner la vie.