‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 50 sur 161 · LE RUISSEAU · texte numérisé non relu

LE RUISSEAU

Triste et d'un mal profond sans espoir consumé, Un berger au ruisseau dit et redit sa peine ;

Hélas ! la rivière inhumaine Naguère avait ravi son agneau bien -aimé. Le ruisseau voit ses pleurs , et vient sur la rivière Avec un sourd murmure épancher sa colère. a Rivière insatiable, ah ! si tes flots cruels,

Comme les miens clairs et limpides,

Laissaient plonger l'œil des mortels

Au fond de tes gouffres avides ,

Chacun pourrait avec terreur

Compter les corps de tes victimes ,

Et tes flots , honteux de tes crimes ,

Sous terre , au fond des noirs abîmes

Iraient engloutir leur fureur.

Oh ! si le ciel voulait, de ses dons moins avare, En un fleuve abondant changer mon eau trop rare, Il me semble qu'alors, pour tous bon et clément. Du monde enorgueilli je serais Tornement. Froisser même un poulet me mettrait fort en peine ! Avec quel soin j'irais d'un flot clair et léger Effleurer la chaumière ou l'arbre du verger! Mes bords me béniraient; le vallon et la plaine. Sans pleurer un brin d'herbe à leur sol arraché, Me verraient, frais et doux, sur leur sein épanché. Puis, terminant en paix mon bienfaisant voyage, Loin de semer le deuil et les chagrins amers , Ainsi qu'on voit briller l'argent sans alliage, J'irais, pur comme lui, me perdre au sein des mers. »

Ainsi parlait, ainsi pensait peut-être Notre ruisseau ; mais huit jours sont passés ; Un nuage aux flancs noirs au ciel vient à paraître. Et sur les monts voisins il tombe à flofs pressés. L'eau coule par torrents ; sa crue irrégulière

Fait bientôt du ruisseau l'égal de la rivière. Adieu sagesse alors! De ses bords dépassés Déjà son eau troublée a rompu la barrière ; La vague qui mugit et court à gros bouillons Tord une sale écume en fangeux tourbillons ;

Sa rage a renversé le chêne

Que cent ans avaient respecté;

Fleuve grondant , il se déchaîne En roulant des bruits sourds dans l'air épouvanté, Et le berger, pour qui naguère, avec emphase. Sa plaintive éloquence arrondissait sa phrase , Est avec son troupeau par les eaux emporté!

Sa maison même à leur surface

Flotte anéantie avec lui ,

Et l'œil ne saurait aujourd'hui

Sur le sol en trouver la trace.

Je vois plus d'un ruisseau menteur

Rouler sans bruit , modeste et sage ;

Parfois son murmure enchanteur

Est pour notre âme un doux langage;

Mais , pour en faire un vrai fléau

Portant partout deuil et ravage ,

Que faudrait-il?— Quelques pieds d'eau M

. Casimir Delavi^ne. dans sa jeunesse, a fait de cette fable une inn talion libre assez remarquable.

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