‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 71 sur 161 · LA DAXSE DES POISSONS · texte numérisé non relu

LA DAXSE DES POISSONS

Déjà maître absolu des plaines et des bois, Le roi Lion, des eaux voulant avoir l'empire, Prétendait aux poissons dicter aussi des lois. Mais pour les gouverner qui devait-il élire? Le cas en grand conseil, un jour, est discuté, Et sur maître renard son choix s'est arrêté.

Mon gouverneur si bien opère , Qu'installé dans sou poste, et ne s'y gênant point , Il prend de jour en jour un plus riche embonpoint. Un petit villageois, son ami, son compère. Se trouvait là, tout prêt à lui servir d'adjoint.

Quand on est deux, l'esprit est double : Tandis que le renard, en jugeant maint poisson.

Dans les procès pêche en eau trouble.

Le compère avec lui se met à l'unisson , Et va dans l'eau du roi pêcher d'autre façon ;

Mais , en fidèle ami , tous les matins sans faute , 11 partageait d'ailleurs sa pêche avec son hôte. Il n'est fripon si bien caché Qui n'ait parfois son compte à rendre.

Maint tour de passe-passe au juge est reproché, Et de malins propos , que le roi peut entendre , Disent que sa balance a souvent trébuché. Profitant d'un loisir pour se mettre en voyage, Le roi dans ses États veut tout voir par ses yeux ,

Et le voilà sur le rivage Où le couple amical s'en donne à qui mieux mieux. La pêche avait donné. Le bon petit compère, Près du feu , consacre son soin Au friand régal qu'il espère Avec son compagnon partager sans témoin.

Déjà les poissons, dans la graisse, Sentaient avec effroi la chaleur les rôtir,

Et , voyant qu'il fallait mourir.

Par des sauts enragés accusaient leur détresse. « Que fait là ce manant? dit le roi furieux, Ouvrant sa large gueule et roulant ses gros yeux.

Grand roi ! dit le renard (on sait que dans sa tête

Cet animal fripon tient ruse toujours prête). Tu vois mon secrétaire, esprit juste et sensé.

Et bien connu de tout le monde Pour son dévouement sur et désintéressé. Ceux-ci sont des goujons, des habitants de l'onde. Qui tous sur ton passage ont voulu se hâter

D'accourir avec nous pour te féliciter.

— Eh bien, comment va la justice?

Le pays est-il satisfait?

— Ici , grand roi , tout est parfait !

Qu'en prolongeant tes jours le ciel nous soit propice,

Car, grâce à tes heureux édits, On n'est plus sur la terre, on est en paradis ! n Et les pauvres poissons, se tordant sur la flamme. Sautillaient dans la poêle et pensaient rendre Гате.

« Mais , dit le roi , pourquoi ceux-ci ,

Agitant la queue et la tète,

Sautent-ils donc toujours ainsi ?

— Sage monarque, ils sont en fête !

De joie, en te voyant passer,

Sans que le respect les arrête.

Ils se sont tous mis à danser! >^ Pour fournir la musique à ce bal populaire. Le roi , coupant la phrase à l'effronté menteur, Fit chanter sous ses dents monsieur le gouverneur

Avec monsieur son secrétaire.

Monarques qui quittez vos cours Pour voyager dans votre empire.

Sur vos pas vous trouvez toujours Maint renard habile à bien dire :

S'il vous fait tant de beaux discours , C'est pour cacher sa poêle à frire.

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