LE CERF-VOLANT
Fier de se voir lancé dans la céleste plaine ,
Un cerf-volant criait au papillon léger
Qu'au fond de la vallée il voyait voltiger :
" Le croirais-lii , mon cher, je te distingue à peine.
Tu dois L'Ire jaloux, dis-moi, lorsqu'à tes yeux
Je vais ainsi planer dans les hauteurs des cieux.
— Moi , jaloux? Vraiment non; je vois trop où t'entraîne
L'erreur qui fait ta vanité.
Si haut que ton vol soit porté, Ta liberté toujours par un fil t'est ravie.
Crois-moi , mon cher, tout bien compté , C'est acheter trop cher le bonheur de la vie.
Hôte des fleurs , tout près du sol
J'ai fixé mon destin modeste ;
Je vole bien bas, mais, du reste.
Où je veux je porte mon vol ,
Et ne vais jamais sur ta trace ,
D'un autre servant les plaisirs ,
Produire un vain bruit dans l'espace
Pour amuser de sots loisirs. »
Le cygne, le brochet et L'ÉCREVISSK.
Le cygne, le brochet et Técrevisse , un jour, S'unissent pour traîner un léger équipage. On s'attelle, l'on tire, on souffle, l'on fait rage, Et la roue, après tout , n'avance pas d'un tour. La charge à voiturcr paraît pourtant facile , Pourquoi sur le chemin rcsle-t-elle immobile?
C'est que le cygne a pris son vol, I/écrevisse marche en arrière , Et le brochet, rasant le sol , Veut aller droit à la rivière.
Qui des trois a tort ? En cela , Décider n'est point mon affaire; Ine chose est pour moi très-claire Leur équipage est resté là.
LE SAMSOiWET.
Chaque homme a ses talents, mais plus d'un sot préfère Ceux que son œil jaloux voit briller en autrui.
Est-il un art hors de sa sphère , C'est celui qu'il admire et qu'il croit fait pour lui. Voulons-nous d'un échec nous épargner l'ennui ,
Faisons ce que nous savons faire.
Ln étourneau , dès son enfance , Ayant des sansonnets pratiqué les leçons < Imitait si bien leurs chansons,
Que chacun Taurail cru sansonnet de naissance. Récréés dans les bois par ses accents joyeux,
Moineaux , pinsons , bergeronnettes ,
A ses gaillardes chansonnettes
Applaudissaient à qui mieux mieux.
Ce succès à tout autre eût certes pu suffire,
Mais, par malheur, noire ténor,
L'n beau jour, apprend qu'on admire
Le rossignol bien plus cncor.
Mon jaloux s'en dépile. <; Atlendez , camarades,
Se disait-il, vous verrez bien
Que l'étourneau pour les roulades
Au rossignol ne cède en rien ! î> Et, déguisant sa voix, aussilôl il entonne.
Mais quels accords ! Un vrai sabbal !
Il râle , il roucoule , il bourdonne , Bêle comnie un mouton , miaule comme un cbal , Et la foule effarée en criant l'abandonne. Mon petit étourneau , qu'avais-tu gagné? Rien ! Mieux vaut un sansonnet qui chante à peu près bien
Qu'un faux rossignol qui détonne.