Fables de m. J. Krylof
JLorsque j'entrepris la traduction de ces Fables, je n'ignorais pas qu'à la sollicitation de feu M. le comte Orlof, il en avait été fait à Paris une imitation , dans laquelle cinquante sept littérateurs } la plupart du talent le plus distingué, avaient donné une nouvelle preuve de leur mérite. Je me serais contenté de rendre à leur travail le tribut d'admiration qui lui est dû , si ces MM.; pour des raisons qui n'ont pu m'arrêter, ne s'étaient bornés à la moitié du recueil de M. Krylof , et si je n'avais été persuadé qu'il n'était pas absolument impossible de faire de ces Fables, non une simple imitation , mais une traduction à peu-près littérale P et sans porter préjudice à l'ouvrage ; autant du moins que pouvait le comporter le génie respectif des deux langues. La latitude arbitraire que se permet toute imitation ; ne peut être favo- I rable qu'aux imitateurs , et toujours au désavantage du texte original ; c'est une vérité que reconnut M. Salfi lui-même dans le savant
discours dont il a enrichi les Fables en question , lorsqu'il dit : si questo torna in certo modo a pregiudizio delV autore , pub riguardarsi corne un vanîaggio pel traduttore ; il (juale pub spazziare piu frahcamente sidtema indicato. L'ouvrage de M. Krylof ne pouvait donc qu'y perdre a n'être pas traduit, autant que possible , littéralement et tout entier. L'appel que fait M. le comte Orlof à ses compatriotes 5 en faveur d'une traduction de ce genre , suffit pour justifier pleinement mon assertion. Jai l'honneur de connaître plusieurs Pousses très instruits qui eussent pu répondre à cet appel avec beaucoup plus de succès que moi, et je citerai entrautres MM. B. Khanykof et B. Pouchkin ; mais mon admiration pour la belle langue des Russes ne m'a point permis de composer avec mon amour-propre. Je hasarde donc cette traduction des Fables de M. Krylof, en attendant que quelqu'un de ses compatriotes , plus éclairé et plus heureux que moi , puisse la faire oublier.
Ce n'est pas sans scrupule que j'ai osé marchcr,mème de loin, sur les traces de M.Noël, l'un des plus éloquens imitateurs des Fables de l'auteur russe, s'il se rappelle surtout que je n'étais pas un de ses premiers élèves, lorsqu'il
occupait avec tant d'éclat la chaire de poésie au collège de Louis-le-grand > à Paris. C'est aussi avec le plus sensible intérêt que j'ai retrouvé au nombre de ses collaborateurs le nom de Mad. de Mérard St. Just, que feus l'honneur de connaître autrefois chez Mad. la présidente d'Ormoy, sa mère > et ce n'est pas une des moindres obligations que ma jeunesse eut au philantrope auteur du tableau de Paris. Mad. de St. Just prouve que le talent est héréditaire dans sa famille ; car j'ai conservé précieusement jusqu'en 4 84 2 un opuscule ingénieux de Mad. la présidente d'Ormoy elle-même , que j'en avais reçu pour souvenir en quittant la France. Je le perdis malheureusement par une catastrophe extraordinaire qui anéantit bien d'autres bibliothèques que la mienne.
Le nom et la réputation littéraire de M. le comte de Ségur ne m'ont pas moins intimidé ; mais ce nom historique m'a rappelé sensiblement le bienveillant intérêt avec lequel M. le comte de Ségur voulut bien accueillir, à mon arrivée en Russie 9 une sollicitation de M. Palissot en ma faveur , à une époque qui déjoua bien des espérances , et que ne prévoyait que trop l'auteur de la comédie des
Philosophes , qui sembla y sonner Je tocsin pour en prévenir les conséquences désastreuses.
Enfin mon but na élé nullement de prétendre rivaliser avec aucun des auteurs célèbres qui ont secondé si noblement le zèle patriotique de M. le comte Orlof; mon intention unique a été d'offrir à l'Europe littéraire un faible essai de traduction littérale d'un ouvrage devenu classique en Russie , et qui y à la lettre près ; eût exigé de son traducteur y le talent d'un des écrivains qui en ont déjà donné une idée. Pour rendre exactement l'esprit de l'auteur russe , il fallait nécessairement en connaître la langue; sans cet avantage, il était impossible de conserver son caractère à un auteur qui joue rarement avec ses leçons , comme le dit M. Lémontey luimême dans son introduction ; et lui prêter la jovialité méridionale, c'eût élé alors le dépayser et le rendre méconnaissable à ses compatriotes.
Parmi le peu de fables que M. Krylof a imitées de Lafonlaine , je ne me suis permis d'en traduire que quelques unes , et uniquement pour qu'elles pussent déposer de l'art ingénieux avec lequel l'auteur a su s'approprier des sujets étrangers. On concevra d'ailleurs le motif de ma discrétion à omettre
quelques autres fables , tirées de notre inimitable fabuliste. La loi que je me suis faite de m'écarter du texte le moins possible, ma déterminé à risquer quelques images et quelques expressions que n'adoptera peut-être pas la susceptibilité de notre langue, et j'en fais mes excuses au lecteur.
Les Russes pourront seuls juger de la fidélité de ma traduction ; heureusement une longue expérience de leurs qualités morales me garantit du moins leur indulgence. Je me livre à cet espoir avec d autant plus de confiance que les difficultés et les entraves , que j'ai dû naturellement rencontrer dans mon entreprise 9 n'échapperont point à leurs lumières. Si ce léger hommage , que ma reconnaissance offre à cette nation hospitalière et brave , peut contribuer à donner aux étrangers 5 ne fût-ce qu'une faible idée de sa gloire littéraire > je serai trop récompensé des veilles que je lui ai consacrées.
FABLES