LIVRE PREMIER
On dit que certain cavalier Avait si bien à son usage Dressé son docile coursier, Qu'uniquement par le langage Partout il le guidait. Le pied dans ré trier,
Le trop imprudent ëcuyer S'en fiait au cheval, et la bride inutile Flottait presque toujours, dans sa main immobile. Ade pareils coursiers, ma foi, c'est bien en vain,
Dit-il un jour, que l'on veut mettre un frein. Il me vient-là, d'honneur, une excellente idée ! Il fait seller, et notre homme dehors , A son coursier ôte le mors ;
Mais sa béte, bientôt se sentant débridée ,
S'avise d'égayer son pas.
Le malin se gardait d'une licence entière, Et comme i'écuyer ne le réprimait pas, 11 relève la tête, agite sa crinière..
Pour complaire à son cavalier , L'hypocrite feignait d'en user de la sorte; Mais le voyant toujours n'agir que de main morte ,
Voilà le rebelle coursier Qui vous donne à sa fougue une libre carrière. Dans ses veines le sang circule à gros bouillons , De ses yeux étincelle une vive lumière ; Sourd à son cavalier et bravant de vains sons , 11 l'emporte, et sans bul , ainsi qu'un trait rapide , 11 court , à tout hasard , où son ardeur le guide.
Le cavalier , d'une tremblante main , Tente , mais vainement , de lui glisser sou frein. Le coursier d'autant plus , se démène et s'irrite,
Le perfide fait tant qu'enfin
De la selle il le précipite ;
Lui-même, ainsi qu'un tourbillon,
Qu'emporterait une tempête, Prend de nouveau l'essor, sans (pie rien l'inquiète ; Mais bientôt , rencontrant un ravin très profond, Lancé des quatre pieds , il s'y casse la léte.
Le maître , informé de sa mort, Se livrant tout entier à sa douleur amère : — O mon pauvre cheval ! c'est moi (pu de ton sort, Dit-iJ , hélas 1 suis la cause première ;
Si je t'avais laissé ton frein ,
J'eusse eu, pour te guider, tout le pouvoir en main ; Je ne te devrais pas une chute honteuse , Tu ne me devrais pas une fin si piteuse.
Quelque attrait qu'ait la liberté , Pour le peuple toujours elle est pernicieuse , Si l'usage n'en est sagement limité.
Dorlmon à diner engagea son voisin ; Mais il avait son but , quoique n'en disant rien. Il était mélomane ; et son dessein unique Ne fut que de lui faire admirer sa musique. On dine, et ses chanteurs vous font entendre un train ; A vous déchirer les oreilles.
L'un en majeur , L'autre en mineur , Jamais sabat de chats n'offrit scènes pareilles. Le voisin tout abasourdi En avait la tête rompue ; — Mais , mon cher, ce charivari,
( * ) Les fables imitées de Lafontaine sont omises, hors quelques unes. Elles sont d'ailleurs en petit nombre. Voyez la préface.
Dit-il à son hôte , me tue ,
De grâce , épargne mon cerveau ; Ces gens ne chantent pas, sans conscience ils braillent,
Que trouves- tu là de si beau ?
Pour moi , d'honneur , ils me tenaillent.
C'est vrai , reprend l'Amphitryon ,
Avec quelque confusion , Us ëcorchent un peu, mais je le certifie } Dans les vignes pas un ne se mit de la vie.
Quant à moi je dirai : buvez plutôt un peu ; Mais lorsqu'on joue, il faut se mettre au fait du jeu.
ga ^ovncltïc et fa ggoufe.
Du prince de Smolensk lorsque la politique , Aux vandales nouveaux préparant ses filets, A l'audace opposait une1 adroite tactique , Et que la ruse enfin, pour les perdre à jamais , Entraînait dans Moscou les imprudens frapçais, Lors s de cette cité , si féconde en merveilles , l.a ma^se se soulève, et du petit au grand , Tout en quitte les murs, sans perdre un seul instant.
On eût dit d\m essaim d'abeilles.
Du haut d'un toit , tranquille et se frottant le bec,
Et par fois se grattant l'oreille, 1 ne Corneille
Regardait le tout d'un œil sec-
— Et toi , que fais-tu là , commère ,
Ne penses-tu pas au départ ?
Lui crie alors , d'un ton sévère , Une poule déjà sise sur un brancard.
Les ennemis , dit-on , vont être à notre porte. — Soit,reprend la corneille, eh-bien ! et que m'importe?
Sans crainte , moi , je reste ici.
Toi , si tu prends tant de souci , Fais ce que tu voudras , ainsi que tes pareilles , Chacun , selon les cas , doit prendre son parti ; Moi , je sais que jamais on n'a cuit , ni rôti
La gent heureuse des corneilles.
Ainsi je saurai bien avec eux inarranger,
Je pourrai même m'ad juger
Ma part à quelque bonne aubaine ; Quelque peu de fromage, ou quelque os ; et Ton sait Que cela , ma commère , en vaut très fort la peine. Belle huppe ! adieu donc, bon voyage ! — En effet La corneille tint bon et ne bougea de place ; Mais dupe en son calcul , son appétit vorace IN'eut pas le tems de faire un bien riche butin ; Koutousof ayant su , pour remplir son dessein, Affamer dans Moscou son hôte avec sa troupe , La pécore trouva sa place dans leur soupe.
De l'homme, bien souvent, telle est la sotte erreur; Du bonheur il prétend boire à longs traits la coupe ; Hélas ! au résumé , l'aveugle , par malheur, Ainsi que la corneille, est tombé dans la soupe.
Il nous arrive fréquemment De nous mettre pour rien l'esprit à la torture ; On s'intrigue, on raffine, on juge , on conjecture , Tout le secret parfois est d'agir simplement.
Un jour quelqu'un d'une cassette
Crut à propos de faire emplette.
Elle était d'un fini , d'un goi\t , d'une beauté Qui faisaient qu'à la voir on était enchanté.
C'était enfin un meuble unique.
Survient certain individu ,
Qui se dit dans la mécanique
Etre , on ne peut plus , entendu.
— Cette cassette est sans serrure ,
Donc , dit-il , elle est à secret ;
Je l'ouvrirai , la chose est sûre. Je m'en fais fort , ce sera bientôt fuit. Gardez-vous d'en douter; c'est en vain qu'eu cachette Vous vous riez de moi ; dans l'instant sans crochet Je vais m'en rendre maître , et j'ouvre la cassette. En mécanique , moi , je vaux, aussi mon prix. Il s'empare du meuble, il l'examine , et puis Le tourne j le retourne et s'y casse la tête. D'abord il pousse un clou . . . rien . . . el se ravisant, 11 en presse un second . . . eneor peine perdue.
Puis il travaille l'anse, en arrière, en avant,
Son attente est encor déçue.
Voyant son génie aux abois ,
On s'égayait en tapinois ;
Tandis qu'il était au supplice ,
On chuchotait , on souriait ;
A chaque pièce qu'il touchait ,
On s'écriait avec malice :
Ce n'est pas ça > Ce n'est pas là.
Confus , impatient , d autant notre Archimède , S'intrigue , enrage , sue et rien ne lui succède. De fatigue épuisé , notre homme enfin se rend ,
Sans pouvoir ouvrir la cassette.
Pourquoi se crssait-il la tête ?
Elle s'ouvrait tout simplement.
@à^ <t Çgg x 1 1 c a m a r i c r,
Déjà dans son printems , sur le choix d'un mari Une fille rêvait; point de mal jusqu'ici ;
Mais ce qui gâte un peu l'affaire,
C'est que la Donzelle était fièie.
Ses vœux vont le prouver : il faut que mon mari
Soit de la première jeunesse ;
Je veux qu'il ait de la heauté ,
De l'esprit et de la richesse, Un rang et des cordons ; j'y tiens , en vérité. Je veux enfin ... la belle était fort exigeante ,
Que mon mari possède tout.
Tout î ... la prétention était extravagante ; Le plus entreprenant n'en viendrait pas à bout.
Il serait taxé de folie.
De plus , et remarquez ceci :
La belle voulait bien permettre à son mari
Beaucoup d'amour , mais point de jalousie ! Chose étrange pourtant ! . . . C'est que de soupirans
Des plus huppés et de tous rangs La nymphe eut le bonheur de se voir assaillie. Par malheur elle était difficile en son choix. C'eût été pour toute autre une heureuse fortune; Mais ici son orgueil n'en croit trouver aucune.
l'i-donc, dit-elle, on n'est pas plus bourgeois ! Celui-ci n'a nul rang , l'autre pas une croix. Comment se décider pour de telles espèces ? L'un possède un beau nom, mais où sont ses richesses?
Ou quels sont ses emplois?
On a d'affreux sourcils, ou bien le nez trop large. L'un était par trop mal, l'autre n'était pas bien. Aucun d'eux à son cœur enfin ne disait rien.
Les galans se voyant à charge , Firent leur révérence et prirent leur parti.
Un an se passe , un autre encore , Tout espoir paraissait pour elle anéanti. A la (in , de nouveau l'on soupire , on l'adore ; Mais les amans étaient d'un moyen acabit.
Ceux-là , ma foi , sont bien bonasses.
Dit-elle alors avec dépit.
C'est pour ces beaux messieurs que Ton aura des grâces!
Oui vraiment , ils me font pitié , Et je ne conçois rien , d'honneur, à ces délires !
Avant eux j'ai congédié ,
Sans me vanter, bien d'autres sires.
Sont-ce là des maris pour moi?
On dirait que de l'hyménée
Je brûle de subir la loi ?
Rien ne presse , et n'en suis nullement chagrinée.
Non , je ne trouve aucuns dégoûts
Au bienheureux état de fille.
La nuit , mon sommeil est fort doux ,
Le jour , je suis gaie et tranquille.
Il serait donc inconvenant
D'aller me jeter à la tête
De quelque langoureux amant.
Donc , ce nouvel essaim battit aussi retraite. Les amours informés de ces nombreux refus ,
Dès- lors ne reparurent plus.
Un an se passe , Et pas d'amant.
Encore une autre année , une autre la remplace ,
Et pas ombre de soupirant.
Déjà notre belle princesse ,
Hélas ! commençait à mûrir ;
Des compagnes de sa jeunesse / Elle faisait le compte , et poussait un soupir ! . . . Pour les compter , la belle avait bien du loisir.
Depuis loug-tems , Jong-tems l'une était mariée , Une autre par l'hymen allait être liée , Pour elle , elle semblait être mise en oubli. L'ennui , le sombre eunui se glisse dans son âme.
Bientôt, son plus sincère ami, Son miroir , dénonça chaque jour à la dame ,
Pour surcroît de souci , Du tems , à ses attraits, quelque nouvel outrage.
De ses yeux que devient l'éclat?
Que deviennent de son visage
Les lys et le tendre incarnat ?
Le tems en a comblé l'une et l'autre fossette. Les jeux , les ris, hélas ! sont en pleine retraite. Chaque jour elle perd de sa vivacité ,
Pour elle , il n'est plus de gaîlé.
Enfui, Dieu me pardonne , Mais il faut dire tout , La pauvrette grisonne ; C'était malheur partout.
Triomphante naguère et d'hommages comblée , Sa cour faisait l'éclat de toute une assemblée : Mais à présent... .grands Dieux .'....onlisoleaii boslou.
Son orgueil a changé de ton , El la raison lui dit que d'un prompt mariage
Le parti serait le plus sage.
Le sexe en v;i;d nous brusque ; auprès de lui le cœur, En tapinois toujours parle en notre faveur.