L'ORCHESTRE
Deux amis, le premier pessimiste et railleur, L'autre, rêvant pour tous un avenir meilleur,
Chaudement soutenaient leurs différents systèmes. « Mon cher, vous poursuivez d'insolubles problèmes ! Dit enfin le sceptique ; il y faut renoncer. De votre Eldorado nous devons nous passer. Loin de vous confier aux mensonges d'un prisme, Descendez au réel; songez à l'égoïsme
Qui tient les liommes divisés.
Les voyez-vous, de caractères, De vœux et de besoins constamment opposés? Comment associer ces éléments contraires? Tous les beaux résultats, par les rêveurs promis, Ce sont les fruits dorés du pays des chimères : Je le crois comme vous, les hommes seront frères; Mois toujours ils vivront en frères ennemis. »
A riposter l'autre s'apprête, Lorsque d'un grand concert l'affiche les arrête.
Ils prennent place. En ce moment, Chaque instrument, Sur tous les tons, à part, sans mcsure> résonne. C'est un bruit, un vacarme à rendre les gens sourds. Mais ce tohu-bohu n'épouvante personne : Tout concert, on le sait, prélude ainsi toujours. « Du chaos social je trouve ici l'emblème ! » Dit notre pessimiste, en reprenant son thème.
Le parallèle est peu flatteur; Mais il offre l'attrait de la vérité même. » Il parlait; tout à coup l'archet régulateur Soumet les instruments à sa loi fraternelle.
Tas un ne s'y montre rebelle; Le rôle i .ement adapté;
Et le rauque clairon, et le hautbois si tendre,
El la flûte an son velouté,
Ensemble ou tour à tour savent se faire entendre. Depuis le violon, virtuose accompli,
Jusqu'au triangle monotone, A nul on n'imposa le silence et l'oubli.
L'orchestre pleure, gronde, tonne; C'est l'amour, c'est la paix, la guerre, l'ouragan. De cette immense voix, de ce foyer géant L'harmonie en torrents roule et se précipite.
Tout l'auditoire est enchanté,
Et de bonheur tout cœur palpite.
« Ami, dit le croyant de plaisir transporté, Loin de vous désormais le doute et l'ironie ; Le contraste des sons a produit l'harmonie : C'est le tableau vivant de la fraternité, Et l'unité naîtra de la diversité. »