LES SAUVAGES ET LE VIOLON
Porté par l'Océan vers un peuple sauvage,
Un virtuose allait sur le rivage, Son violon à la main, pour calmer ses ennuis.
On T entendait, toutes les nuits, Faire éclater son âme en notes gémissantes, En accents belliqueux. Sous ses doigts, tour à tour, Retentissaient la guerre et la paix et l'amour.
Sa pensée inspirait les cordes frémissantes. Pour la première fois les échos (V alentour Redisaient de tels sons. La peuplade, attentive,. Se tenait en extase et l'oreille captive.
Un soir qu'il s'était endormi Près de son instrument, son trésor, son ami,
Les sauvages lui dérobèrent
Un confident si précieux.
E( triomphalement sur un trône portèrent Ce fétiche de bois, ce roi mélodieux, Pour leur bonheur, sans doute, envoyé par les dieux. « Il sait, certainement, les choses qu'il imite Avec tant d'harmonie et tant de vérité. Donnons-lui, dirent-ils, un pouvoir sans limite; Il réalisera tout ce qu'il a chanté. » Us comprirent bientôt leur méprise grossière,
Et, tout confus, dans la poussière
Ils lancèrent sa Majesté.
L'un d'eux, de la connaître avide, L'examinant à fond, la trouva creuse et vide.
De tout être il ne faut exiger, croyez-moi,
Que ce qui sied à sa nature.
Du ,\ iolon chez nous, trop souvent, sur ma foi.
Se renouvelle l'aventure.
Parce qu'un homme chante ou fait de beaux discours,
On le croit profond politique.
Êtes-vous orateur, ou poète, ou critique,
Vous deviendrez, an de ces jours,
Ministre, ambassadeur, agent diplomatique
Peuple, dan^ cette erreur tomberas-tn toujours?
170 l'ABLKS.