‹ Fables de P. Lachambeaudie (volume 2)Chapitre 259 sur 428 · LE FILS · texte numérisé non relu

LE FILS

Ce coursier merveilleux, ce moteur tout-puissant,

Dont le fer est le corps, dont la vapeur est l'âme,

Que le chauffeur nourrit d'eau, de houille et de flamme,

Du sein de l'atelier s'échappe hennissant.

Où vont les aquilons, le cerf, l'aigle intrépide?

Ils luttent de vitesse avec son vol rapide !

Vains efforts ! il dépasse, en ses fougueux élans,

Le cerf aux pieds légers, les oiseaux et les vents.

Que des monts sourcilleux se dressent sur sa route,

Pour lui livrer passage ils entr'ouvrent leurs flancs;

Dans le roc le plus dur il se creuse une voûte;

Ni le fleuve écumeux, ni l'abîme béant,

Ne peuvent dans sa marche arrêter le géant;

Des ponts, des viaducs à ses rails parallèles

Offrent subitement leurs arches fraternelles ;

Et, que la grande mer lui dise : Halte-là !

Un bateau se présente, et répond ; Me voilà!

Et, traçant un sillon de l'un à l'autre monde,

L'homme avec la vapeur fend l'Océan qui gronde.

Qui sait? prenant, un jour, un vol audacieux,

Tous deux ils tenteront le voyage des cieux î

Jadis, c'était le temps des contes fantastiques, L'enchanteur et la fée, aussi prompts que l'éclair, A leur gré parcouraient les royaumes de l'ail : La vapeur accomplit ces rêves poétiques.

C'est un agent si fort et si prodigieux, Que Salomon de Cans, voulant à nos aïeux En faire pressentir le résultat immense, Fut accusé d'erreur, convaincu de démence. Certain jour, dans un vase étroitement fermé, L'onde bouillant au sein du foyer enflammé, Dans sa prison de fer en vapeur se dilate ; Avec un bruit de foudre enfin le vase éclate. Salomon à la cause, en voyant les effets, Remonte, et la vapeur, et ce levier suprême, Qui du bonheur humain résoudra le problème, Lui dévoile à la fois sa force et ses bienfaits. L'idée en son cerveau vient grandir et s'étendre; Du cardinal-ministre il veut se faire entendre; Mais, de la politique alors préoccupé, Méditant des combats, ou, par malheur, peut-être Par des savants jaloux le grand homme trompé, Fit chasser l'importun... qui mourut à Bicêtre. Tel fut souvent le sort du génie incompris.

Vous avez vu des prés, par le soleil flétris,

Ne donner aux troupeaux qu'un aliment stérile;

Nul ruisseau généreux, nulle source fertile

Dans le sol altéré n'infiltraient leurs engrais.

.Mais on y creuse enfin des canaux purs et frais;

Et, riante, Ion voit la verdure renaître;

Et les bœufs bondissants y viennent se repaître.

Ainsi, dans les hameaux que n'ont point arrosés

Les abondantes eaux des bords chiiisés,

Régnent la pauvreté, L'ignorance, l'envie.

Des artères de fer le réseau bienfait il

Sur tous les pointb du sol s' étendant, se croisant,

Dans le corps social fait circuler la vie. Chaque cité devient un vaste réservoir D'où coulent à longs flots et richesse et savoir. Une communion de mœurs et de langage, Des hommes, des produits les faciles transports, Tous les peuples unis par d'incessants rapports, D'une féconde paix n'est-ce pas là le gage? Frontières, ouvrez- vous; barrières et remparts, Tombez! c'est la vapeur qui vient de toutes parts. Est-il une «contrée, à tout progrès rebelle, Qui, refusant les fruits d'une moisson si belle, Ne vienne prendre place à ce banquet promis, Où tous sont appelés, où tous seront admis?

Lorsque Napoléon, captif à Sainte-Hélène, Vit le Fulton passer sur la liquide plaine, Il fut pris d'un regret bien profond, bien amer, De pas n'avoir compris l'élément dont la force Lui pouvait assurer l'empire de la mer. Mais Dieu ne voulait pas que l'aigle de la Corse, Poursuivant jusqu'au bout son belliqueux essor, De l'instrument de paix fît l'instrument de mort.

L'homme enfin revenant à sa fierté native, Pour se faire obéir, rend la vapeur captive. Docile, elle lui dit : Médite, j'agirai; Elle lui dit : Commande, et je te servirai. Et l'homme, glorieux de sa noble conquête, Renonce aux durs travaux et relève la tète. Cent fois et mille fois, par ses soins importants, Aussi bien que l'espace elle abrège le temps. Décuplant, centuplant les puissances humaines,

On la voit dessécher les mines souterraines, Dans l'usine agiter les sonores marteaux, Lever, en se jouant, les plus rudes fardeaux; Puis on la voit, fileuse adroite et délicate, Tisser l'or et la soie et tourner les fuseaux : Tel le roi des forêts tient un rat sous sa patte, Sans lui faire de mal, près du tigre abattu; Tel, après ses exploits. Hercule, revêtu De la peau du lion, dépouille triomphale, Amant doux et soumis, filait aux pieds d'Oniphale.

LE père.

L'espérance t'abuse, ô mon fils; la vapeur, De la fatalité c'est un présent trompeur. Ce fléau que versa la boîte de Pandore, Comme les dieux cruels, comme le Minotaure, Dans sa rage implacable a soif du sang humain. Il en voulut hier, il en voudra demain. A ce monstre Lyon, Liverpool et Versailles Ont payé leur tribut d'horribles funérailles.

LE fils.

Le cheval, avant d'être et souple et familier, \ . ant de supporter ou le mors ou la bride. Au fond d'il!) noir ravin, dans quelque lande aride Lança plus d'une fois le hardi cavalier. Mais do l'homme, qu'enfin il reconnut pour maître, 11 fui le serviteur fidèle, obéissant. A toute invention, c'est une loi peut-être, 11 foui payer sa dette et de pleurs et de sang.

3Iais que dis-je, ô monDieu ! quelle erreur, quel blasphème Ah! c'est Thonime lui seul, non ta bonté suprême, Que de nos longs malheurs j'ai le droit d'accuser ; Avec précaution nous devons tout oser.

Mon père, croyez-moi, la vapeur, achetée Par des deuils éternels, est à jamais domptée.

Oui, le génie est roi de la création.

N'écoutant qu'une noble et sainte ambition, Il parcourt son domaine et soumet la matière; Il impose des lois à la nature entière; Tout obéit, tout cède à ses constants efforts. La terre sous ses pas tressaille d'allégresse, Et, se parant de fleurs, étalant sa richesse, A son fils, à son maître elle ouvre ses trésors. Dieu ne se voile plus de ses mystères sombres ; A Prométhée absous il prête son flambeau; La presse des esprits a dissipé les ombres ; Chaque jour nous révèle un élément nouveau; Et la vapeur, enfin, reliant ces conquêtes, Ramène l'âge d'or tant chéri des poètes.

D'un monde imaginaire empruntant les couleurs,

Longtemps la poésie a vécu de symboles,

De mensonges dorés, de mythes, d'hyperboles,

Ou, du monde réel étalant les malheurs,

Elle chanta la mort, soupira l'élégie,

Et, pour se consoler, se vautra dans l'orgie

Barde, n'exalte plus les combats destructeurs;

Célèbre désormais, pacifique Tyrtée,

Les amours, les beaux-arts, les travaux créateurs;

0 nouvel Amphion, qu à ta voix enchantée

Naissent des monuments utiles, glorieux; Poète, à la douleur que ton luth lasse trêve; La vérité, bientôt remplacera le rêve, Et la réalité sera le merveilleux.

A vous une couronne, à vous une statue, 0 Salomon de Caus, Watt, Papin et Fulton! De génération en génération Votre nom grandissant vole et se perpétue. Chacun de vous, sublime en sa témérité, Osa de la vapeur pénétrer le mystère : Vos travaux seront chers à la postérité; Ils ont renouvelé la face de la terre.

LE PÈRE

O mon fils, à mon cœur il est doux d'entrevoir Ce riant avenir que je n'osais prévoir. Je croyais des mortels la race infortunée Dans l'exil et les pleurs à vivre condamnée. Oui, le ciel apaisé nous rendra son amour. Dans toute sa splendeur si je ne vois ce jour Qui se lève sur vous, éclatant météore, J'ai du moins le bonheur d'en saluer l'aurore.

LE MÉDECIN

Benedictus qui venit in nomine Domini !.„ Évaxg.

Lorsque l'antique foi, vers les eieux envolée, Laisse veuve ici-bas notre âme inconsolée, Et que L encens s'élève aux autels du veau d'or; Lorsqu'au saint dévouement l'égoïsme succède, Que le pauvre maudit le destin qui l'obsède, Que l'amour est vénal, que l'amitié s'endort;

Honneur à ces mortels dont le noble courage Des fléaux destructeurs ose braver la rage, Dont Je bras toujours fort lutte avec le trépas!. . Gloire à ces demi-dieux!... leur science profonde Vaut .mieux que la richesse où notre espoir se fonde Leur sourire est le seul qui ne trahisse pas.

Vous qui volez partout où gémit la souffrance, A chaque désespoir offrant une espérance, Ma muse vous préfère aux plus vaillants guerriers. Hommes aux doux regards, aux suaves paroles, Anges qui sur vos fronts portez des auréoles, Acceptez mon hommage et mes frêles lauriers.

Sous deux manteaux sacrés je von s vois apparaître : Le manteau d'Hippocrate et la robe du prêtre

Entrelacent pour vous leurs replis fraternels ; Car, ainsi que nos corps, vous sauverez nos âmes, Et vous saurez mêler, mystérieuses llammes, Aux secrets d'ici-bas les secrets éternels...

Ainsi, lorsque Jésus, au bord de la fontaine, Disait la parabole à la Samaritaine, Quand dune pécheresse il bénissait les pleurs, Ou portait au bercail la brebis qui s'égare, Sa voix du froid Gercueil ressuscitait Lazare, Et du paralytique apaisait les douleurs.

Fidèles au malheur dont le cri vous réveille, Vous visitez l'asile où la charité veille, L'humble paille du pauvre et lédredon des rois; De l'enfant au berceau, du vieillard qui chancelle Quand s'éteint par degrés la dernière étincelle, De l'agonie en pleurs vous allégez la croix.

Quand l'horrible typhus, la peste au souffle immonde,

Va dévorant sa proie et décimant le monde,

Dans ses flancs ténébreux vous fouillez tour à tour,

Et Le fléau terrible, aux ailes redoutables,

O prodige! ô bonheur! vous trouve invulnérables,

Et vous sortez vivants des ongles du vautour!...

Oh ! de l'humanité vous êtes les apôtres! L'astre de votre gloire éclipse tous les autres; Au fond de tous les cœurs nous avez des autels; Et je veux que bientôt le barde prophétique, Évoquant «le son luth la flamme poétique, Divinise vos noms dans ses chants immortels!

Ami, vous êtes grand parmi ceux que je chante : Grâce, bonté, génie, en tous tout nous enchante ; Un archange du ciel se plut à vous bénir; Et sans doute une fée, agitant des corbeilles Pleines de doux parfums et de blondes abeilles, De mille talismans dora votre avenir.

Comme l'enfant coupable, en sa frayeur amère, Dans les bras d'une sœur, sur le sein de sa mère, Va chercher un abri contre un père en courroux, Ainsi le malheureux que la douleur accable, Pour conjurer du mal le fantôme implacable, Se sauve sous votre aile et n'espère qu'en vous.

Il dit que sous vos pas vous semez des miracles, Et que de votre bouche émanent des oracles Dont la magie empêche une âme de partir; Et vous, vous souriez; et, plus le danger presse, Plus douce est la liqueur, plus tendre est la caresse Que votre main prodigue aux adieux du martyr.

Vous atteignez du front les plus sublimes têtes ! Dans les champs du progrès, riches de vos conquêtes, Vous creusez des sillons où naissent des primeurs. Laissez des détracteurs les hordes fanatiques Traiter tous vos efforts de rêves fantastiques; Courage! des méchants méprisez les clameurs...

Sachez que la science est une forêt sombre Où croissent sous les fleurs des épines sans nombre, Où siffle un noir serpent qui jamais ne s'endort. Ce serpent, c'est l'envie, hydre affreuse sans doute;

POÉSIES DIVERSES. 2i7

Mais pour qui peut franchir les dangers de la route, Bientôt au fond des bois brille le rameau d'or !...

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