XII. Le Soleil et les Grenouilles
Aux noces d'un tyran tout le peuple en liesse1 Noyait son souci dans les pots.
1 Réjouissance, plaisir, joie, contentement.
Ésope seul trouvait que les gens étaient sots De témoigner tant d'allégresse.
Le Soleil , disait-il , eut dessein autrefois
De songer à l'hyménée.
Aussitôt on ouït, d'une commune voix, Se plaindre de leur destinée Les citoyennes des étangs.
Que ferons-nous, s'il lui vient des enfants? Dirent-elles au Sort : un seul Soleil à peine Se peut soulïrir; une demi-douzaine Mettra la mer à sec et tous ses habitants. Adieu joncs et marais : notre race est détruite ; Bientôt on la verra réduite A l'eau du Styx. Pour un pauvre animal, Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
XIH. 1-e Villageois et le Serpent.
Ésope conte qu'un manant,
Charitable autant que peu sage ,
Un jour d'hiver se promenant
A Tentour de son héritage, Aperçut un serpent sur la neige étendu, Transi, gelé, perclus, immobile rendu,
N'ayant pas à vivre un quart d'heure.
Le villageois le prend, l'emporte en sa demeure, Et, sans considérer quel sera le loyer1 D'une action de ce mérite , Il l'étend le long du foyer,
i La récompense. Ce mot est encore en usage en poésie dans ce sens, et Voltaire a dit :
Très peu (le gré, mille traits de satire Sont le loyer de quiconque ose écrire.
Epttre à la duchesse du Maine.
Le réchauffe , le ressuscite.
L'animal engourdi sent à peine le chaud , Que l'âme lui revient avecque la colère. Il lève un peu la tète, et puis siffle aussitôt; Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut Contre son bienfaiteur, son sauveur, et son père. Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire! Tu mourras ! A ces mots, plein d'un juste courroux, Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête ;
Il fait trois serpents de deux coups ,
Un tronçon, la queue, et la tête.
L'insecte, sautillant cherche à se réunir;
Mais il ne peut y parvenir.
Il est bon d'être charitable :
Mais envers qui ? c'est là le point.
Quant aux ingrats, il n'en est point Qui ne meure enfin misérable.