‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 12 sur 287 · POL'R M. LE DIX DE LA BOCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

POL'R M. LE DIX DE LA BOCHEFOUCAULD

Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux Passait dans son esprit pour le plus beau du monde : Il accusait toujours les miroirs d'être faux, Viviint plus que content dans son erreur profonde. Afin de le guérir, le sort officieux

Présentait partout à ses yeux Les conseillers muets dont se servent nos dames : Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,

Miroirs aux poches des galants,

Miroirs aux ceintures des femmes.

Que Fait notre Narcisse? Il se va confiner Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer, N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. Mais un canal , formé par une source pure ,

Se trouve en ces lieux écartés :

Il s'y voit, il se fâche; et ses yeux irrités Pensent apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau.

Mais quoi? le canal est si beau

Qu'il ne le quitte qu'avec peine.

On voit bien où je veux venir.

Je parle à tous; et cette erreur extrême Est un mal que chacun se plaît d'entretenir. Notre âme , c'est cet homme amoureux de lui-même : Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui, Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes;

1 François, dur de la Rochefoucauld, naquit en 1613, el mourut en 1080. il était l'ami et le protecteur de la Fontaine, qui lui a euroie dédie la fable xvi ilu livre X.

Et quant au canal, c'est celui Que chacun sait, le livre des Maximes1.

AU. Le Dragon à plusieurs têtes, et le Dragon à plusieurs queues.

Un envoyé du Grand Seigneur Préférait , dit l'histoire , un jour chez l'empereur, Les forces de son maître à celles de l'empire.

Un Allemand se mit à dire :

Notre prince a des dépendants

Qui, de leur chef , sont si puissants Que chacun d'eux pourrait soudoyer une armée.

Le chiaoux2, homme de sens,

Lui dit : Je sais par renommée Ce que chaque électeur peut de monde fournil':

Et cela nie fait souvenir D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie. J'étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie.

Mon sang commence à se glacer ;

Et je crois qu'à moins on s'effraie.

Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal :

Jamais le corps de l'animal

i Le livre des Maximes parut pour la première fois en 1G65, cl avait eu deux éditions lorsque la Fontaine publia cette faille en 1668. Ce livre, intitulé Réflexions et Maximes morales, a un frontispice gravé qui a pu donner à la Fontaine l'idée de cette fable. Ce frontispice représente un Amour nu, qui vient d'arracher au buste de Sénèque le masque qui couvrait sa face, et la couronne de laurier qui s'y trouvait attachée. Une inscription mise au bas de l'enfant ailé nous apprend que c'est V Amour de la vérité. Il montre du doigt, avec un rire sardonique, la tète du philosophe, hideuse et défigurée par le remords. Sur le socle du buste ou lit cette inscription . Quid vetal?

2 Corruption du mot tchaouch. Les tchaouchs sont des espèces de messagers d'État ou des envoyés du tchaouch-bacha, qui portent les ordres de Grand Seigneur, ou introduisent en sa présence les ambassadeurs.

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