‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 141 sur 287 · A M. DE CARILLON · texte numérisé non relu

A M. DE CARILLON

La qualité d'ambassadeur Peut-elle s'abaisser à des contes vulgaires? Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères? S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, Seront-ils point traités par vous de téméraires?

Vous avez bien d'autres affaires

A démêler que les débats

Du lapin et de la belette.

- Lisez-les ; ne les lisez pas :

Mais empêchez qu'on ne nous mette

Toute l'Europe sur les bras.

Que de mille endroits de la terre

Il nous vienne des ennemis,

J'y consens; mais que l'Angleterre Veuille que nos deux rois se lassent d'être amis.

J'ai petite à digérer la chose3.

Ve>t-il point encor temps que Louis se repose 4? Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las

i Mot heureusement créé par notre poète, et admis, seulement depuis la publication de cette fable, dans le dictionnaire de l'Académie française.

- Ambassadeur en Angleterre, ami de notre poète, de madame de Sévigné, de madame de Grignan, et de madame de Coulanges.

:) Le parlement d'Angleterre s'opposait à ce que Charles favorisât la France.

4 On négociait alors à Nimègue pour la paix.

De combattre cette hydre? et faut-il qu'elle oppose Une nouvelle tête aux efforts de son bras? Si votre esprit plein de souplesse , Par éloquence et par adresse , Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup1, Je vous sacrifierai ceut moutons : c'est beaucoup Pour un habitant du Parnasse.

Cependant faites-moi la grâce De prendre en don ce peu d'encens.

Prenez en gré mes vœux ardents, Et le récit en vers qu'ici je vous dédie. Son sujet vous convient, je n'en dirai pas plus : Sur les éloges que l'envie Doit avouer qui vous sont dus Vous ne voulez pas qu'on appuie.

Dans Athène autrefois , peuple vain et léger, Un orateur2, voyant sa patrie en danger, Courut à la tribune ; et , d'un air tyrannique , Voulant forcer les cœurs dans une république . Il parla fortement sur le commun salut. On ne l'écoutait pas. L'orateur recourut

A ces figures violentes Qui savent exciter les âmes les plus lentes : Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put; Le vent emporta tout; personne ne s'émut.

L'animal aux têtes frivoles, Etant fait à ces traits, ne daignait l'écouter; Tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter A des combats d'enfants , et point à ses paroles. Que fit le harangueur? Il prit un autre tour. Çérès, commença-t-il, faisait voyage un jour

i Le parlement «l'Angleterre voulait qu'en cas que Louis XIV ne consentit pas à faire la paix avec les alliés, Charles II se joignit à eux pour l'aire la guerre à la France.

2 Cet orateur se nommait Démadc.

Avec l'anguille et l'hirondelle :

Un fleuve les arrête, et l'anguille en nageant.

Comme l'hirondelle eu volant .

Le traversa hieutôt. L'assemblée à l'instant Cria tout d'une voix : Et Cérès, que fit-elle?

— Ce qu'elle fit ! un prompt courroux

L'anima d'abord contre vous.

Quoi ! de contes d'enfants son peuple s'embarrasse :

Et du péril qui le menace Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet ! Que ne demandez-vous ce que Philippe fait?

A ce reproche l'assemblée ,

Par l'apologue réveillée.

Se donne entière à l'orateur.

la trait de fable en eut l'honneur.

Nous sommes tous d'Athène en ce point, et moi-même, Au moment que je fais cette moralité .

Si Peau-d'àne m'était conté1.

J'y prendrais un plaisir extrême.

Le monde est vieux . dit-on : je le crois ; cependant Il le faut amuser encor comme un enfant.

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