‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 143 sur 287 · VI. l<es Femmes et le Secret · texte numérisé non relu

VI. l<es Femmes et le Secret

Rien ne pèse tant qu'un secret :

Le porter loin est difficile aux dames ; Et je sais même sur ce fait Bon nombre d'hommes qui sont femmes.

Pour éprouver la sienne un mari s'écria ,

La nuit, étant près d'elle : O dieux! qu'est-ce cela?

Je n'en puis plus ! on me déchire !

Quoi! j'accouche d'un œuf! — D'un œuf? — Oui, le voilà Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire; On m'appellerait poule. Enfin n'en parlez pas.

La femme, neuve sur ce cas,

Ainsi que sur mainte autre affaire.

Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire;

Mais ce serment s'évanouit

Avec les ombres de la nuit.

L'épouse, indiscrète et peu fine,

Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;

Et de courir chez sa voisine :

Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé; N'en dites rien surtout , car vous me feriez battre : Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.

Au nom de Dieu , gardez-vous bien

D'aller publier ce mystère.

Vous moquez-vous ? dit l'autre : ah ! vous ne savez guère

Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. La femme du pondeur1 s'en retourne chez elle. L'autre grille déjà de conter la nouvelle : Elle va la répandre en plus de dix endroits :

Au lieu d'un œuf elle en dit trois.

Ce n'est pas encor tout; car une autre commère En dit quatre, et raconte à l'oreille le fait :

Précaution peu nécessaire ,

Car ce n'était plus un secret.

Comme le nombre d'œufs, grâce à la renommée,

De bouche en bouche allait croissant,

Avant la fin de la journée

Ils se montaient à plus d'un cent.

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