XXII. L.c Chat et le Rat
Quatre animaux divers, le chat grippe-fromage, Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat,
Dame belette au long corsage ,
Toutes gens d'esprit scélérat, Hantaient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage. Tant y furent , qu'un soir à l'entour de ce pin L'homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin,
Sort pour aller chercher sa proie.
Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie Le filet : il y tombe, en danger de mourir; Et mon chat de crier; et le rat d'accourir : L'un plein de désespoir, et l'autre plein de joie, Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.
Le pauvre chat dit : Cher ami,
Les marques de ta bienveillance
Sont communes en mon endroit1, Viens m'aider à sortir du piège où l'ignorance
M'a fait tomber. C'est à bon droit Que seul entre les tiens, par amour singulière2, Je t'ai toujours choyé, t'aimant comme mes yeux. Je n'en ai point regret, et j'en rends grâce aux dieux.
J'allais leur faire ma prière, Comme tout dévot chat en use les matins. Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ; Viens dissoudre ces nœuds. Et quelle récompense
En aurai-je ? reprit le rat.
Je jure éternelle alliance
Avec toi, repartit le chat.
i C'est-à-dire, L mon égard. Cette locution se trouve' fréquemment dans Rabelais, et même dans Molière.
2 Le mot a»iou>- était des deux genres, surtout en vers, et Racine a dit ma folle amour. (Iphigénie, acte H, se. i.)
Dispose de ma griffe , et suis en assurance : Envers et contre tous je te protégerai;
Et la belette mangerai
Avec l'époux de !a chouette :
Ils t'en veulent tous deux. Le rat dit : Idiot! Moi ton Hbéra&ur ! je ne suis pas si sot.
Puis il s'en va vers sa retraite.
La belette était près du trou.
Le rat grimpe plus haut; il y voit le hibou. Dangers de toutes parts : le plus pressant l'emporte. Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte Qu'il détache un chaînon, puis un autre, et puis
Qu'il dégage enfin l'hypocrite.
L'homme paraît en cet instant; Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite. A quelque temps de là, notre chat vit de loin Son rat qui se tenait alerte et sur ses gardes : Ah! mon frère, dit-il, viens m'embrasser; ton soin
Me fait injure; tu regardes
Comme ennemi ton allié.
Penses-tu que j'aie oublié
Qu'après Dieu je te dois la vie?
Et moi, reprit le rat, penses-tu que j'oublie
Ton naturel ? Aucun traité Peut-il forcer un chat à la reconnaissance ?
S'assure-t-on sur l'alliance
Qu'a faite la nécessité ?