XVII. L'Homme entre deux âges» et ses deux llaîtresses
Un homme de moyen âge , Et tirant sur le grison , Jugea qu'il était saison De songer au mariage.
Il avait du comptant , Et partant De quoi choisir; toutes voulaient lui plaire : En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant ;
Bien adresser n'est pas petite affaire.
Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part :
.L'une encor verte; et l'autre un peu bien mûre. .Mais qui réparait par son art Ce qu'avait détruit la nature.
Ces deux veuves, en badinant, En riant , en lui faisant fête , L'allaient quelquefois tâtonnant1, C'est-à-dire ajustant sa tête.
La vieille, à tous moments, de sa part emportait
Un peu du poil noir qui restait , \fin que son amant en fut plus à sa guise. La jeune saccageait les poils blancs à son tour. Toutes deux firent tant, que notre tête grise Demeura sans cbeveux et se douta du tour, .le vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles, Qui m'avez si bien tondu :
J'ai plus gagné que perdu; Car d'hymen point de nouvelles.
Celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon Te vécusse , et non à la mienne.
Il n'est tête chauve qui tienne :
Je vous suis obligé, belles, de la leçon.
1 il ne faut pas écrire festonnant selon l'orthographe surannée des éditions originales : on prononçait têtonnant. Ainsi on écrivait teste autrefois, et on écrit tête actuellement. Tous les commentateurs de la Fontaine me paraissent s'être mépris sur le véritable sens du vers qui suit immédiatement ce mot. On a cru que notre poète avait eu pour but, en l'écrivant, d'expliquer un mot suranné : mais le mot lêtonner n'était pas suranné de son temps; il se trouvait dans tous les dictionnaires, et notamment dans celui de l'Académie française. Madame de Sévigné, en parlant d'une fameuse coiffeuse nommée Martin, dit : « Toutes les femmes dé Saint-Germain, et cette la Mothe surtout, se font têtonner parla Martin. » Lettre du 18 mars 1G7I, t. I, p. 295, édil. de Monmerqué, 1820, in-8". Le mot têtonner, indépendamment de sa signification simple de peigner, de coiffer, en avait une autre, au figuré, beaucoup plus populaire, et aujourd'hui inconnue : il signifiait battre, un donner des coups sur la tête ; il en est de même aujourd'hui du mol peiejner. c'est pour faire une allusion plaisante à celle autre signification que la Fontaine donne sou explication.
LIVEE ï. FABLE XVIII.
\\ Il l. Le Renard et la Cigogne.
Compère le renard se mit un jour en Irais,
Et retint à dîner commère la cigogne.
Le régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts :
Le galant, pour toute besogne , Avait un brouet clair ; il vivait chichement. Ce brouet fut par lui servi sur une assiette : La cigogne au long bec n'en put attraper miette-, Et le drôle eut lapé le tout en un moment. Pour se venger de cette tromperie, A quelque temps de là. la cigogne le prie. Volontiers, lui dit-il; car avec mes amis
Je ne fais point cérémonie.
A l'heure dite, il courut au logis
De la cigogne son hôtesse ;
Loua très fort sa politesse ;
Trouva le dîner cuit à point.
Bon appétit surtout ; renards n'en manquent point. Il se réjouissait à l'odeur de la viande Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.
On servit , pour l'embarrasser, Ku un vase à long col et d'étroite embouchure. Le bec de la cigogne y pouvait bien passer, Mais le museau du sire était d'autre mesure. Il lui fallut à jeun retourner au loeis. Honteux comme, un renard qu'une poule aurait pris, Serrant la queue, et portant bas l'oreille.
Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :
Attendez-vous à la pareille.