‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 187 sur 287 · VI. Le Loup et les Bergers · texte numérisé non relu

VI. Le Loup et les Bergers

Un loup rempli d'humanité

(S'il en est de tels dans le monde)

Fit un jour sur sa cruauté, Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité,

Une réflexion profonde.

Je suis haï, dit-il; et de qui? de chacun.

Le loup est l'ennemi commun :

Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte; Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris : C'est par là que de loups l'Angleterre est déserte1,

On y mit notre tête à prix.

Il n'est hobereau qui ne fasse

1 Edgard, rold'Augleterrc, qui rognait vers le milieu du dixième siècle, lit faire tous les ans de grandes chasses pour la destruction des loups, et converti! le tribut en argent que son prédécesseur Ailirlstan avait imposé aux souverains de la principauté de Galles, en un tribut annuel de trois cents tètes de loups. Par ces moyens Edgard détruisit lis loups dans toute l'Angleterre. Voy. Mûmes, Hist. ofEngland, eh. ir, t. i, p 127.

Contre nous tels bans1 publier :

Il n'est marmot osant crier Que du loup aussitôt sa mère ne menace2.

Le tout pour un âne rogneux , Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux,

Dont j'aurai passé mon envie.

Eh bien! ne mangeons plus de chose ayant eu vie : Paissons l'herbe, broutons, mourons de faim plutôt.

Est-ce une chose si cruelle?

Vaut-il mieux s'attirer la haine universelle? Disant ces mots, il vit des bergers , pour leur rôt,

Mangeant un agneau cuit en broche.

Oli ! oh ! dit-il , je me reproche Le sang de cette gent : voilà ses gardiens

S'en repaissants * eux et leurs chiens ;

Et moi, loup, j'en ferai scrupule !

Non, par tous les dieux! non; je serais ridicule :

Thibaut l'agnelet3 passera,

Sans qu'à la broche je le mette .

Et non seulement lui, mais la mère qu'il tette,

Et le père qui l'engendra!

Ce loup avait raison. Est-il dit qu'on nous voie

Faire festin de toute proie , Manger les animaux-, et nous les réduirons Aux mets de l'âge d'or autant que nous pourrons!

Ils n'auront ni croc ni marmite !

Bergers, bergers! le loup n'a tort

Que quand il n'est pas le plus fort :

Voulez-vous qu'il vive en ermite?

i Mandement fait à cris publics pour ordonner ou défendre quelque chose.

- Allusion à la fable xvidu livre IV, intitulée le Loup, la Mère, et l'Enfant.

» VAB. S'en repaissant, dans toutes les éditions modernes. Mais cette leçon n'est autorisée par ancune des éditions originales.

3 C'esl-à-dire, le petit agneau qu'on nomme Thibaut. La réunion de ces deux mots, Thibaul-Aignelet, forme le nom du berger dans l'ancienne farce de maislre Pierre Pathclin, p. 10 de l'édit. de Coustelier, 1723, in-12.

Vil. 1/ Araignée et l'Hirondelle.

0 Jupiter, qui sus de ton cerveau, Par un secret d'accouchement nouveau1 .

Tirer Pallas, jadis mon ennemie, Entends ma plainte une fois en ta vie2! Progné3 me vient enlever les morceaux; Caracolant , frisant l'air et les eaux . Elle me prend mes mouches à ma porte : Miennes je puis les dire ; et mon réseau En serait plein sans ce maudit oiseau : Je l'ai tissu de matière assez forte. Ainsi, d'uu discours insolent.

Se plaignait l'araignée autrefois tapissière. Et qui lors étant filandière

Prétendait enlacer tout insecte volant.

La sœur de Philomèle , attentive à sa proie ,

Malgré le bestion4, happait mouches dans L'air,

Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,

Que ses enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert.

D'un ton demi-formé, bégavante couvée,

1 Jupiter, incommode d'un violent mal de fêle, implora le secours de Vulcain, qui, d'un coup de bâche, lit sortir de sou cerveau la déesse de la Sagesse tout armée.

« Ovid., liv. VI.

'■' I/hirondelle, qui, dans la mythologie, provenait de Progné, sœur de Philomèle.

4 Ce mot n'appartient pas, comme on l'a dit, à notre vieux langage; il esl dérivé de l'italien : mais au lieu d'être, comme dans cette langue, un augmentatif, notre poète en lait un diminutif. Il beslione, signifie en italien une bête grosse ou grande. Dans la première édition du dictionnaire de' l'Académie française, on trouve cependant le mot bestions, mais au pluriel seulement; il est dit que ce mot signifie particulièrement des bêles sauvages, et qu'il ne s'emploie guère qu'en parlant des tapisseries qui représentent ces sortes de bé tes, tapisser tes de bestions. Ce mot, aujourd'hui, même au pluriel, est hors d'usage : le mot propre, pour signifier un petit animal, une petite bête, est bestiole, qui a remplacé bestcleite. qu'on trouve encore dans le dictionnaire de Nicot, p. "", édition 1606, in-folio

Demandaient par des cris encor mal entendus.

La pauvre aragne ' n'ayant plus Que la tête et les pieds, artisans superflus,

Se vit elle-même enlevée :

L'hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,

Et l'animal pendant au bout.

Jupin pour chaque état mit deux tables au monde L'adroit, le vigilant, et le fort, sont assis A la première; et les petits Mangent leur reste à la seconde.

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