‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 190 sur 287 · X. l<e Berger et le Roi · texte numérisé non relu

X. l<e Berger et le Roi

Deux démons à leur gré partagent notre vie , Et de son patrimoine ont chassé la raison : Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie : Si vous me demandez leur état et leur nom , J'appelle l'un amour, et l'autre, ambition. Cette dernière étend le plus loin son empire ;

Car même elle entre dans l'amour.

Je le ferai bien voir ; mais mon but est de dire Comme un roi fit venir un berger à sa cour. Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.

Ce roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs , Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans, Grâce aux soins du berger, de très notables sommes. Le berger plut au roi par ces soins diligents. Tu mérites, dit-il, d'être pasteur de gens2 : Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes;

Je te fais juge souverain.

Voilà notre berger la balance à la main. Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un ermite . Son troupeau, ses mâtins, le loup et puis c'est tout, Il avait du bon sens-, le reste vient ensuite :

Bref, il en vint fort bien à bout.

i D'un collier de fer à mailles. « Gorgerin, dit Nicot dans son dictionnaire, csl la pièce que l'homme de guerre met autour de sa 'gorge: ce qu'on dit en l'ait de haubert ou mailles-gorgerin , on l'appelle hausse-col en fait de lame de fer. »

2 Expression empruntée d'Homère.

L'ermite son voisin accourut pour lui dire : Veillé-je? et n'est-ce point un songe que je vois? Vous, favori! vous, grand! DéGez-vous des rois-, Leur faveur est glissante : on s'y trompe ; et le pire C'est qu'il en coûte cher : de pareilles erreurs Xe produisent jamais que d'illustres malheurs. Nous ne connaissez pas l'attrait qui vous engage : Je vous parle en ami, craignez tout. L'autre rit ,

Et notre* ermite poursuivit :

Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage. Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage,

Un serpent engourdi de froid Vint s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet ; Le sien s'était perdu, tombant de sa ceinture. Il rendait grâce au ciel de 1 heureuse aventure, Quand un passant cria : Que tenez-vous ! ô dieux ! Jetez cet animal traître et pernicieux, Ce serpent ! — C'est un fouet. — C'est un serpent ! vous dis-je. A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige? Prétendez-vous garder ce trésor? — Pourquoi non? Mon fouet était usé; j'en retrouve un fort bon :

Vous n'en parlez que par envie.

L'aveugle enfin ne le crut pas,

Il en perdit bientôt la vie :

L'animal dégourdi piqua son homme au bras.

Quant à vous , j'ose vous prédire Qu'il vous arrivera quelque chose de pire. — Eh ! que me saurait-il arriver que la mort ? Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite. Il en vint en effet; l'ermite n'eut pas tort. Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort. Que la candeur du juge, ainsi que son mérite, Furent suspects au prince. On cabale, on suscite Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts. De nos biens, dirent-ils. il s'est fait un palais. Le prince voulut voir ces richesses immenses.

"Il ne trouvapartout que médiocrité.

Louanges* du désert et de la pauvreté :

C'étaient là ses magnificences.

Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix : LTn grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. Lui-même ouvrit ce coffre , et rendit bien surpris

Tous les machineurs1 d'impostures.

Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,

L'habit d'un gardeur de troupeaux , Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,

Et,- je pense, aussi sa musette.

Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge , Je vous reprends ■: sortons de ces riches palais

Comme l'on sortirait d'un songe !

Sire, pardonnez-moi cette exclamation :

J'avais prévu ma chute en montant sur le faite. Je m'y suis trop complu : niais qui n'a dans la tète

Un petit grain d'ambition?

XI* Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte.

Tircis, qui pour la seule Annette

Faisait résonner les accords

D'une voix et d'une musette

Capables de toucher les morts,

Chantait un jour le long des bords

D'une onde arrosant des prairies Dont Zéphire habitait les campagnes fleuries. Annette cependant à la ligne péchait;

Mais nul poisson ne s'approchait :

* VAE. Dans plusieurs éditions modernes, on met à tort louange au singulier.

i Machineur, vieux mot'hors d'usage, même du temps de Nicot, et qui a- été remplacé par machinateur.

LIVBE X. FABLE XII. 327

La bergère perdait ses peines.

Le berger, qui, par ses chansons,

Eût attiré des inhumaines, Crut , et crut mal , attirer des poissons. Il leur chanta ceci : Citoyens de cette onde, Laissez votre Naïade en sa grotte profonde; Venez voir un objet mille fois plus charmant. >~e craignez point d'entrer aux prisons de la Belle;

Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle.

Vous serez traités doucement ;

On n'en veut point à votre vie :

Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal; Et, quand à quelques-uns l'appât serait fatal, Mourir des mains d'Annette est un sort que j'envie. Ce discours éloquent ne fit pas grand effet; L'auditoire était sourd aussi bien que muet : ïircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées

S'en étant aux vents envolées, Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris; Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère.

O vous, pasteurs d'humains et non pas de brebis, Rj>is. qui croyez gagner par raison les esprits

D'une multitude étrangère, Ce n'est jamais par là que l'on en vient à bout!

Il y faut une autre manière :

Servez-vous de vos rets; la puissance fait tout.

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