V. Le Lion, le Singe» et les deux Anes
Le lion . pour bien gouverner,
Voulant apprendre la morale.
Se fit . un beau jour, amener Le singe . maître es arts chez la gent animale. La première leçon que donna le régent Fut celle-ci : Grand roi . pour régner sagement ,
Il faut que tout prince préfère Le zèle de l'État à certain mouvement
Qu'on appelle communément
Amour-propre: car c'est le père,
C'est l'auteur de tous les défauts
Que l'on remarque aux animaux:.
Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,
Ce n'est pas chose si petite
Qu'on en vienne à bout en un jour :
C'est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
Par là votre personne auguste
N'admettra jamais rien en soi
De ridicule ni d'injuste.
Donne-moi . repartit le roi ,
Des exemples de l'un et l'autre.
Toute espèce, dit le docteur, %
Et je commence par la nôtre , Tonte profession s'estime dans son cœur,
Traite les autres d'ignorantes ,
Les qualifie impertinentes; Et semblables discours qui ne nous coûtent rien. L'amour-propre, au rebours, l'ait qu'au degré suprême On porte ses pareils; car c'est un bon moyen
De s'élever aussi soi-même.
De tout ce que dessus j'argumente très bien Qu'ici-bas maint talent n'est que pure grimace, Cabale , et certain art de se faire valoir, Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
L'autre jour, suivant à la trace Deux ânes qui, prenant tour à tour l'encensoir, Se louaient tour à tour, comme c'est la manière , J'ouïs que l'un des deux disait à son confrère : Seigneur, trouvez- vous pas bien injuste et bien sot L'homme, cet animal si parfait? Il profane
Notre auguste nom , traitant d'àne Quiconque est ignorant , d'esprit lourd , idiot :
Il abuse encore d'un mot , Et traite notre rire et nos discours de braire. Les humains sont plaisants de prétendre exceller Par-dessus nous! Non, non; c'est à vous de parler,
A leurs orateurs de se taire :
Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :
Vous m'entendez, je vous entends;
Il suffit. Et quant aux merveilles Dont votre divin chant vient frapper les oreilles , Philomèle est, au prix, novice dans cet art : Vous surpassez Lambert1. L'autre baudet repart :
i Michel Lambert, musicien célèbre, beau-frère de Uilli, maître de musique de la chapelle du roi, né en 1610, et mort en 1696, à quatre-vingt-six ans, plus connu aujourd'hui par deux vers de Boileau et par cet hémistiche de la Fontaine, que par ses œuvres in-folio, gravées en 1686 et en 1689.
LITKE XI. FABLE VI. 3i7
Seigneur, j'admire en vous des qualités pareilles. Ces ânes , non contents de s'être ainsi grattés * ,
S'en allèrent dans les cités L'un l'autre se prôner : chacun d'eux croyait faire, En prisant ses pareils, une fort bonne affaire, Prétendant que l'honneur en reviendrait sur lui.
J'en connais beaucoup aujourd'hui, Non parmi les baudets , mais parmi les puissances , Que le ciel voulut mettre en de plus hauts degrés, Qui changeraient entre eux les simples excellences,
S'ils osaient, en des majestés.
J'en dis peut-être plus qu'il ne faut , et suppose Que votre majesté gardera le secret.
Elle avait souhaité d'apprendre quelque trait
Qui lui lit voir, entre autre chose , L'amour-propre donnant du ridicule aux gens. L'injuste aura son tour : il y faut plus de temps. Ainsi parla ce singe. On ne m'a pas su dire S'il traita l'autre point, car il est délicat; Et notre maître es arts, qui n'était pas un fat2, Regardait ce lion comme un terrible sire.
vi. Le Loup et le Renard.
Mais d'où vient qu'au renard Esope accorde un point C'est d'exceller en tours pleins de matoiserie ? J'en cherche la raison , et ne la trouve point. Quand le loup a besoin de défendre sa vie,
1 Ce Huct et Sagon se jouent; Par écrit l'un l'autre se louent,
1:1 semblenl (tant ils s'cnlre-flatlent) Deu\ vieux Anes qui s'entre-grattent.
Marot, Épilres, i.vi, t. II, page 19a, édif. 1731, in-1-2.
2 Un insensé, un homme sans jugement. C'est le fatum des Latin ... Ce mot ne se prend plus guère dans ce sens.
Ou d'attaquer celle d'autrui,
N'eu sait-il pas autant que lui?
Je crois qu'il en sait plus ; et j'oserais peut-être Avec quelque raison contredire mon maître. Voici pourtant un cas où tout l'honneur échut A l'hôte des terriers. Un soir il aperçut La lune au fond d'un puits : l'orhiculaire image
Lui parut un ample fromage.
Deux seaux alternativement
Puisaient le liquide élément :
Notre renard, pressé par une faim canine, S'accommode en celui qu'au haut de la machine
L'autre seau tenait suspendu.
Voilà ranimai descendu,
Tiré d'erreur, mais fort en peine ,
Et voyant sa perte prochaine :
Car comment remonter, si quelque autre affamé ,
De la même image charmé ,
Et succédant à sa misère , Par le même chemin ne le tirait d'affaire? Deux jours s'étaient passés saus qu'aucun vînt au puits. Le temps", qui toujours marche, avait pendant deux nuits
Échancré, selon l'ordinaire, De l'astre au front d'argent la face circulaire. Sire renard était désespéré.
Compère loup, le gosier altéré, Passe par là. L'autre dit : Camarade, Je vous veux régaler : voyez-vous cet objet? C'est un fromage exquis. Le dieu Faune l'a fait :
La vache Io donna le lait.
Jupiter, s'il était malade , Reprendrait l'appétit en tâtant d'un tel mets.
J'en ai mangé cette échancrure ; Le reste vous sera suffisante pâture.
Descendez dans un seau que j'ai là mis exprès. Bien qu'au moins mal qu'il pût il ajustât l'histoire,
Le 'loup fut un sot de le croire :
Il descend; et son poids emportant l'autre part, Reguinde1 en haut maître renard.
Ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire Sur aussi peu de fondement-, Et chacun croit fort aisément Ce qu'il craint et ce qu'il désire.