‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 200 sur 287 · II. Le Paysan du Danube · texte numérisé non relu

II. Le Paysan du Danube

Il ne faut point juger des gens sur l'apparence. Le conseil en est bon ; mais il n'est pas nouveau.

Jadis l'erreur du souriceau Me servit à prouver le discours que j'avance :

J'ai, pour le fonder à présent, Le bon Socrate, Esope , et certain paysan Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle5

Nous fait un portrait fort fidèle.

On connaît les premiers : quant à l'autre , voici

Le personnage en raccourci.

San menton nourrissait une barbe touffue;

Toute sa personne velue Représentait un ours, mais un ours mal léché : Sous un sourcil épais il avait l'œil caché, Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,

Portait sayon3 de poil de chèvre ,

1 Terme de fauconnerie. « Reguinder se dit de l'oiseau qui fail une nouvelle pointe au-dessus des nues, c'est-à-dire qui S'élève <n liant par un nouvel effort. » Langlois, Dictionnaire des 17.;'i, in-i-2, p. 165,

- Il n'y a rien qui soit relatif à cet apologue dans ce qui nous reste '!<• tfarc-Aturèle : c'esl uni- fiction du Guevara, qui a cru devoir attribuer ce récit à cet empereur.

^ .Mot dérive de sagum, sorte de manteau court qui, chez Ils Ro-

Et ceinture de joncs marins.

Cet homme ainsi bâti fut député des villes Que lave le Danube. Il n'était point d'asiles

Où l'avarice des Romains Ne pénétrât alors , et ne portât les mains. Le député vint donc , et fit cette harangue : Romains, et vous séna't assis pour m' écouter, Je supplie avant tout les dieux de m'assister : Veuillent les immortels , conducteurs de ma langue , Que je ne dise rien qui doive être repris ! Sans leur aide , il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice :

Faute d'y recourir, on viole leurs lois. Témoin nous que punit la romaine avarice : Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,

L'instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère , Et mettant en nos mains , par un juste retour , Les armes dont se sert sa vengeance sévère,

11 ne vous fasse , en sa colère ,

Nos esclaves à votre tour. Et pourquoi sommes-nous les vôtres? Qu'on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers. Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers? Pourquoi venir troubler une innocente vie? Nous cultivions en paix d'heureux champs; et nos mains Étaient propres aux arts , ainsi qu'au labourage.

Qu'avez-vous appris aux Germains?

Ils ont l'adresse et le courage :

S'ils avaient eu l'avidité ,

mains, remplaçait la toge en temps de guerre. La sayeou le sayon des Gaulois avait des manches. On trouve encore le mot sayon dans le dictionnaire de Nicot, et dans la traduction de cet apologue par R. B. de Grise. L'emploi du mot saye ou sayon pour manteau subsista longtemps. Éginliard nous dit que Chaiicmagne était vêtu d'un sayon de Venise, sago Veneto amictus.

Comme vous, et la violence, Peut-être en votre place ils auraient la puissance Et sauraient en user sans inhumanité.

Celle que vos préteurs ont sur nous exercée

N'entre qu'à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée ;

Car sachez que les immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples, Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,

De mépris d'eux et de leurs temples , D'avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome *.

La terre et le travail de l'homme Font pour les assouvir des efforts superflus.

Retirez-les : on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités , nous fuyons aux montagues ;

Nous laissons nos chères compagnes; Nous ne conversons pins qu'avec des ours affreux , Découragés de mettre au jour des malheureux , Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.

Quant à nos enfants déjà nés, Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. Retirez-les : ils ne nous apprendront

Que la mollesse et que le vice;

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d'avarice.

C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord.

N'a-t-on point de présent à faire, Point de pourpre à donner, c'est en vain qu'on espère Quelque refuge aux lois : encor leur ministère A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,

Doit commencer à vous déplaire.

Je finis. Punissez de mort

Une plainte un peu trop sincère.

A ces mots , il se couche ; et chacun étonné Admire le grand cœur, le bon sens , l'éloquence

Du sauvage ainsi prosterné.

On le créa patrice1 ; et ce fut la vengeance Qu'on crut qu'un tel discours méritait. On choisit

D'autres préteurs ; et par écrit Le sénat demanda ce qu'avait dit cet homme , Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

On ne sut pas longtemps à Rome

Cette éloquence entretenir.

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