‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 207 sur 287 · A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE

Prince, l'unique objet du soin des immortels, Souffrez que mon encens parfume vos autels. Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse, Les ans et les travaux me serviront d'excuse. Mon esprit diminue , au lieu qu'à chaque instant On aperçoit le vôtre aller en augmentant : Il ne va pas ; il court , il semble avoir des ailes. Le héros ' dont il tient des qualités si belles Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant : Il ne tient pas à lui que , forçant la victoire ,

Il ne marche à pas de géant

Dans la carrière de la gloire.

Quelque dieu le retient : c'est notre souverain , Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin 2. Cette rapidité fut alors nécessaire ; Peut-être elle serait aujourd'hui téméraire 3. Te m'en tais : aussi bien les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours. De ces sortes de dieux votre cour se compose : Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout

i Louis de Bourbon, dauphin, fils de Louis XIV, et père du duc de Bourgogne, auquel cette fable est dédiée.

2 Dans la campagne de 1688, l'armée commandée par le Dauphin et le maréchal de Duras s'empara, du 25 octobre au 18 novembre, de Heidelberg, de Mayence, de Philisbourg, de Manheim, de Spire, de Worms, d'Oppenheim, de Frankendal, et de Trêves.

3 Ceci nous prouve que cette fable a dû être composée vers la fin de l'année 1600. Le Dauphin, ayant avec lui le maréchal de Lorges, commandait alors l'armée sur le Rhin. Cette armée, après avoir passé le fleuve, eut ordre de se reployer sur la France sans avoir vu l'ennemi et trouvé l'occasion de se battre. Les faits mémorables de cette campagne se passèrent en Italie et dans les Pays-Bas. Le Dauphin quitta l'armée le 30 septembre 1690, et revint à Fontainebleau, où la course trouvait alors. Voyez le Journal de Dangeau, t. I, p. 335, 349 et 353.

D'autres divinités n'y tiennent le haut bout : Le Sens et la Raison y règlent toute -chose. Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,

Imprudents et peu circonspects,

S'abandonnèrent à des charmes Qui métamorphosaient en bêtes les humains.

Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes, Erraient au gré du vent , de leur sort incertains.

Us abordèrent un rivage

Où la fille du dieu du jour,

Circé, tenait alors sa cour.

Elle leur fit prendre un breuvage Délicieux , mais plein d'un Funeste poison.

D'abord ils perdent la raison; Quelques moments après leur corps et leur visage Prennent l'air et les traits d'animaux différents : Les voilà devenus ours, lions, éléphants-,

Les uns sous une masse énorme',

Les autres sous une autre forme : .

Il s'en vit de petits; exempi.um, ut talpa.

Le seul Ulysse en échappa ; Il sut se défier de la liqueur traîtresse.

Comme il joignait à la sagesse La mine d'un héros et le doux entretien,

Il lit tant que l'enchanteresse , Prit un autre poison peu différent du sien1. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme

Celle-ci déclara sa flamme.

Ulysse était trop fin pour ne pas profiter

. D'une pareille conjoncture :

Il obtint qu'on rendrait à ses* Grecs leur figure.

i L'amour, qui produit le même effel que le poison dont usait Circé, puisqu'il fait perdre aussi la raison.

* VAIt. Dans l'édition originale on lit à ces ; mais je crois qu'on doit considérer cette variante comme une faute d'impression.

LIVKE XII. FABLE I. , , 361

Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter? Allez le proposer de ce pas à la troupe. Ulysse y court, et dit : L'empoisonneuse coupe A son remède encore; et je viens vous l'offrir: Chers amis, voulez-vous hommes redevenir?

On vous rend déjà la parole.

Le lion dit, pensant rugir:

Je n'ai pas la tête si folle ; Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir? J'ai griffe et dents, et mets en pièces qui m'attaque. Je suis roi : deviendrai-je un citadin d'Ithaque? Tu me rendras peut-être encor simple soldat :

Je ne veux point changer d'état.

Ulysse du lion court à l'ours : Eh ! mon frère , Comme te voilà fait ! je t'ai vu si joli !

Ah ! vraiment nous y voici ,

Reprit l'ours à sa manière :

Comme me voilà fait ! comme doit être un ours. Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre?

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ? Je me rapporte1 aux yeux d'une ourse mes amours. Te déplais-je ? va-t'en , suis ta route , et me laisse. Je vis libre , content , sans nul soin qui me presse ;

Et te dis tout net et tout plat :

Je ne veux point changer d'état.

Le prince grec au loup va proposer l'affaire, Il lui dit, au hasard d'un semblable refus :

Camarade, je suis confus

Qu'une jeune et belle bergère Conte aux échos les appétits gloutons

Qui t'ont fait manger ses moutons.

Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie-*

Tu menais une honnête vie.

i Je me rapporte; locution du temps. C'est ainsi dans les éditions originales.

LA VOKTAmB. 21

Quitte ces bois , et redevien ',

Au lieu de loup, homme de bien.

En est-il? dit le loup : pour moi, je n'en vois guère. Tu t'en viens me traiter de bête carnassière , Toi qui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas, sans moi, Mangé ces animaux que plaint tout le village?

Si j'étais homme, par ta foi,

Aimerais-je moins le carnage?

Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous : Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups? Tout bien considéré , je te soutiens en somme

Que , scélérat pour scélérat ,

Il vaut mieux être un loup qu'un homme :

Je ne veux point changer d'état.

Ulysse fit à tous une même semonce :

Chacun d'eux fit même réponse*,

Autant le grand que le petit.

La liberté , les bois , suivre leur appétit ,

C'était** leurs délices suprêmes; Tous renonçaient au los 2 des belles actions Ils croyaient s'affranchir suivant leurs passions:

Ils étaient esclaves d'eux-mêmes.

Prince, j'aurais voulu vous choisir un sujet Où je pusse mêler le plaisant à l'utile :

C'était sans doute un beau projet

Si ce choix eût été facile.

i Pour redeviens. L's est retranché par licence poétique, el pour la rime. Racine en a usé de même, Phèdre, acte II, se iv.

* VAU. La Fontaine a écrit réponce pour rimer anx yeux comme nnx oreilles, et par licence poétique.

** VAlt. C'étaient, dans beaucoup d'éiitions modernes, mais non pas dans les éditions de Didot et de Montenault, in-folio, ni dans celle de Barbou, in-12. Un des commentateurs de notre poète a cru qu'ici le verbe au singulier était une faute d'impression. La règle, qui veut que le verbe précédé de plusieurs sujets qui s'y rapportent soit mil an pluriel, n'était pas clairement établie du temps de la Fontaine.

2 Louange, du mol latin laus. Ménage regrettait que ce mol eut vieilli, et désirait qu'on 'le remît en honneur, il n'a pas tenu à aotre poète qu'il n'en fut ainsi ; car il s'en est servi plusieurs fois.

Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts; Ils ont force pareils en ce bas univers ,

Gens à qui j'impose pour peine

Votre censure et votre haine.

Page 1