LE DUC DE BOURGOGNE
Monseigneur,
Je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que vous faites paraître dans toutes choses au delà d'un âge où à peine les autres princes sont -ils touchés de ce qui les environne avec le plus d éclat 2 ; tout cela joint au devoir de vous obéir et à la passion de vous plaire, m'a obligé de vous présenter un ouvrage3 dont l'original a été l'admiration de tous les siècles aussi bien que celle de tous les sages. Vous m'avez même ordonné de continuer, et, si vous me permettez de le dire , il y a de- sujets dont je vous suis redevable, et où vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde. Nous n'avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse : elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans celte science de bien juger les ouvrages de l'esprit , à quoi vous joignez déjà celle de connaître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d'Ésope sont une ample matière pour ces talents; elles embrassent toutes
' Louis, duc do Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, élève de Fénelon, naquit à Versailles, le G août 108-2, et mourut le 18 février 1712. !! avait douze ans lorsque la Fontaine, dont il goûtait les productions, et dont il fut le bienfaiteur, lui dédia ce dernier livre ïc ses fables. Voyez à ce sujet V Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de la Fontaine, 3eédil., p. 323 et 568.
- Ceci n'était point une exagération ni une flatterie : à onze ans le dm- de Bourgogne avait lu Tite-Live tout entier en latin ; il avait traduit les Commentaires de César, et commencé une traduction de Tacite
3 On voit par ces mots que la Fontaine présenta au jeune prince un exemplaire de ses fables:
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sortes d'événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement une manière d'histoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses de peu d'importance que ces sujets : les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là-dessus : vous voyez mieux que moi le profit qu'on en peut tirer. Si vous vous connaissez maintenant en orateurs et en poètes, vous vous connaîtrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d'armée; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu'au mérite des actions. Je ne suis pas d'un âge à espérer d'en être témoin ' . Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L'envie de vous plaire me tiendra lieu d'une imagination que les ans ont affaiblie : quand vous souhaiterez quelque fable , je la trouverai dans ce fonds-là. Je voudrais bien que vous y puissiez trouver des louanges dignes cfci monarque qui fait maintenant le destin de. tant de peuples et de nations , et qui rend toutes les parties du monde attentives à ses conquêtes, à ses victoires, et à la paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance, et de qui on pourrait dire, à meilleur titre qu'on ne l'a dit d'Alexandre, qu'il va tenir les états de l'univers, en obligeant les ministres de tant de princes de s'assembler pour terminer une guerre qui ne peut étriqué ruineuse à leurs maîtres 2. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles : je les laisse à de meilleures plumes que la mienne, et suis avec un profond respect ,
Monseigneur,
Votre très humble , très obéissant et très fidèle serviteur,
De la Font\inb.
i La Fontaine était alors âgé de soixante-treize ans.
2 Luxembourg avait été vainqueur à Fleurus,à Nerwinde, à Steinkerke; Câlinât, à Staffarde et à Marsailles. L'armée royale avait pris Mons, Xamur, et Cliarleroi. Louis XIV offrit la paix, mais à des conditions trop dures, el qui ne furent point acceptées.