MORCEAUX CHOISIS
DE
LA KONTAIXE. 43S
ADOXIS.
poeml:.
Je n'ai pas entrepris de chanter dans ces vers P.ome ni ses enfants vainqueurs de l'univers . >~i les fameuses tours qu'Hector ne put défendre . Ni les combats des dieux aux rives du Scamandre. Ces sujets sont trop hauts, et je manque de voix ; .Te n'ai jamais chanté que l'ombrage des bois. Flore, Écho, les Zéphyrs et leurs molles haleines, Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines. C'est parmi les forêts qu'a vécu mon héros: C'est dans les bois qu'Amour a troublé son repos. Ma muse en sa faveur de myrte s'est parée, J'ai voulu célébrer l'amant de Cythérée, Adonis, dont la vie eut des termes si courts, Qui lut pleuré des Ris, qui fut plaint des Amours.
Aminte , c'est à vous que j'offre cet ouvrage ;
Mes chansons et mes vœux, tout vous doit rendre hommage ;
Trop heureux si j'osais compter à l'univers
Les tourments infinis que pour vous j'ai soufferts !
Quand vous me permettrez de chanter votre gloire ,
Quand vos yeux , renommés par plus d'une victoire .
Me laisseront vanter le pouvoir de leurs traits ,
Et l'empire d'Amour accru par vos attraits,
Je vous peindrai si belle et si pleine de charmes .
Que chacun bénira le sujet de mes larmes.
Voilà l'unique but où tendent mes souhaits.
Cependant recevez le don que je vous fais;
Ne le dédaignez pas : lisez cette aventure ,
Dont, pour vous divertir, j'ai tracé la peinture.
Aux monts idaliens un bois délicieux De ses arbres chenus semble toucher les cieux.
Sous ces ombrages verts loge la Solitude.
Là le jeune Adonis, exempt d'inquiétude,
Loin du bruit des cités, s'exerçait à cbasser,
» croyant pas qu'Amour pût jamais l'y blesser.
A peine son menton d'un mol duvet s'ombrage,
Qu'aux plus Oers animaux il montre son courage.
Ce n'est pas le seul don qu'il ait reçu des cieux :
Il semble être formé pour le plaisir des yeux.
Qu'on ne nous vante point le ravisseur d'Hélène .
Ni celui qui jadis aimait une ombre vaine,
Ni tant d'autres héros fameux par leurs appas :
Tous ont cédé le prix au fils de Cyniras '.
Déjà la Renommée, en naissant inconnue,
Nymphe qui cache enfin sa tête dans la nue,
Par un charmant récit amusant l'univers,
Va parler d'Adonis à cehi peuples divers,
A ceux qui sont sous l'Ourse, aux voisins de l'Aurore,
Aux filles du Sarmate , aux pucelles du More.
Paphos sur ses autels le voit presque élever,
Et le cœur de Vénus ne sait où se sauver.
L'image du héros, qu'elle a toujours présente,
Verse au fond de son âme une ardeur violente :
Elle invoque son fils, elle implore ses traits,
Et tâche d'assembler tout ce qu'elle a d'attraits.
Jamais on ne lui vit un tel dessein de plaire;
Rien ne lui semble bien , les Grâces ont beau faire :
Enfin, s'accompagnant des plus discrets Amours,
Aux monts idaliens elle dresse son cours.
Son char, qui trace en l'air de longs traits de lumière .
i Selon la tradition la plus commune, Adonis fut le fruit du commerce incestueux de Myrrha avec son père Cynire. (Voyez Ovide, Métam., liv. X, fab. x, v. 503.) Hygin, fable lviii, nomme Smyrne la fdlc de Cynire,mère d'Adonis. Une autre tradition nommait Theios le père d'Adonis; mais toutes disent que ce père était roi d'Assyrie • ce qui prouve que cette fable aune origine orientale. (Voyez Apollodore, livre III, "J, iv; Anloninus Liberalis, Narrât. 31; Oppien, Ealieut. ni , v. S03; Lucien, de la Déesse de Syrie, cli. vi; et Pindare,P</M. II, v. 27 et 28.
A bientôt achevé l'amoureuse carrière.
Elle trouve Adonis près des bords d'un ruisseau:
Couché sur des gazons, il rêve, au bruit de l'eau.
Il ne voit presque pas l'onde qu'il considère :
Mais l'éclat des beaux yeux qu'on adore en Cythère
L'a bientôt retiré d'un penser si profond.
Cet objet le surprend , l'étonné , et le confond ;
Il admire les traits de la fille de l'onde.
Un long tissu de fleurs, ornant sa tresse blonde,
Avait abandonné ses cheveux aux zéphyrs;
Son écharpe, qui vole au gré de leurs soupirs,
Laisse voir les trésors de sa gorge d'albâtre
Jadis en cet état Mars es fut idolâtre ,
Quand aux champs de l'Olympe on célébra des jeux
Pour les Titans défaits par son bras valeureux.
Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les roses,
Ni le mélange exquis des plus aimables choses,
Ni ce charme secret dont l'œil est enchanté ,
Ni la grâce, plus belle encor que la beauté.
Telle on vous voit, Aminte : une glace fidèle
Vous peut de tous ces traits présenter un modèle ,
Et, s'il fallait juger de l'objet le plus doux,
Le sort serait douteux entre Vénus et vous.
Tandis que le héros admire Cythérée,
Elle rend par ces mots son âme rassurée :
Trop aimable mortel, ne crains point mon aspect,
Que de la part d'Amour rien ne te soit suspect :
En ces lieux écartés c'est lui seul qui m'amène.
Le ciel est ma patrie, et Paphos mon domaine
Je les quitte pour toi; vois si tu veux m'aimer.
Le transport d'Adonis ne se peut exprimer.
O dieux! s'écria-t-il , n'est-ce point quelque son^e?
Puis-je embrasser l'erreur où ce discours me plonge ?
Charmante déité , vous dois-je ajouter foi ?
Quoi ! vous quittez les cieux. et les quittez pour moi !
11 nit serait permis d'aimer une immortelle!
Amour rend ses sujets tous égaux, lui dit-elle;
La beauté, dont les traits même aux dieux sont si doux,
Est quelque chose encor de plus divin que nous.
Nous aimons, nous aimons, ainsi que toute chose ,
Le pouvoir de mon fils de moi-même dispose :
Tout est né pour aimer. Ainsi parle Vénus;
Et ses yeux éloquents en disent beaucoup plus ;
Ils persuadent mieux que ce qu'a dit sa bouche.
Ses regards, truchements de l'ardeur qui la touche,
Sa beauté souveraine, et les traits de son fils,
Ont contraint Mars d'aimer : que peut faire Adonis?
Il aime, il sent couler un brasier dans ses veines;
Les plaisirs qu'il attend sont accrus par ses peines :
Il désire , il espère . il craint , il sent un mal
A qui les plus grands biens n'ont rien qui soit égal.
Vénus s'en aperçoit , et feint qu'elle l'ignore :
Tous deux de leur amour semblent douter encore;
Et, pour s'en assurer, chacun de ces amants
Mille fois en un jour fait les mêmes serments.
Quelles sont les douceurs qu'en ces bois ils goûtèrent !
O vous de qui les voix jusqu'aux astres montèrent,
Lorsque par vos chansons tout l'univers charmé
Vous ouït célébrer ce couple bien-aimé,
Grands et nobles esprits, chantres incomparables,
Mêlez parmi ces sons vos accords admirables.
Écho, qui ne tait rien, vous conta ces amours;
Vous les vîtes gravés au fond des antres sourds :
Faites que j'en retrouve au temple de mémoire
Les monuments sacrés, source de votre gloire,
Et que , m'étant formé sur vos savantes mains ,
(les vers puissent passer aux derniers des humains !
Tout ce qui naît de doux en l'amoureux empire,
Quand d'une égale ardeur l'un pour l'autre on soupire,
Et que, de la contrainte ayant banni les lois,
On se peut assurer au silence des bois,
Jours devenus moments, moments filés de soie,
Agréables soupirs , pleurs enfants de la joie ,
Vœux, serments et regards, transports, ravissements,
Mélange dont se fait le bonheur des amants;
Tout par ce couple heureux fut lors mis eu usage.
Tantôt ils choisissaient l'épaisseur d'un ombrage :
Là , sous des chênes vieux où leurs chiffres gravés
Se sont avec les troncs accrus et conservés ,
Mollement étendus ils consumaient les heures ,
Sans avoir pour témoins, en ces sombres demeures,
Que les chantres des bois , pour confidents qu'Amour,
Qui seul guidait leurs pas en cet heureux séjour.
Tantôt sur des tapis d'herbe tendre et sacrée
Adonis s'endormait auprès de Cythérée ,
Dont les yeux, enivrés par des charmes puissants,
Attachaient au héros leurs regards languissants.
Bien souvent ils chantaient les douceurs de. leurs peines';
Et quelquefois assis sur le bord des fontaines,
Tandis que cent cailloux , luttant à chaque bond ,
Suivaient les longs replis du cristal vagabond :
Voyez, disait Vénus, ces ruisseaux et leur course
Yinsi jamais le temps ne remonte à sa source :
Vainement pour les dieux il fuit d'un pas léger;
Mais vous autres mortels le devez ménager,
Consacrant à l'Amour la saison la plus belle.
Souvent, pour divertir leur ardeur mutuelle,
Ils dansaient aux chansons, de nymphes entourés.
Combien de fois la lune a leurs pas éclairés,
Et, couvrant de ses rais1 l'émail d'une prairie
Les a vus à l'envi fouler l'herbe fleurie !
Combien de fois le jour a vu les antres creux
Complice des larcins de ce couple amoureux !
Mais n entreprenons pas d'ôter le voile sombre
De ces plaisirs amis du silence et de l'ombre.
Il est temps de passer au funeste moment
1 Rayons.
Où la triste Vénus doit quitter sou amant. Du bruit de ses amours Paphos est alarmée, On dit qu'au fond d'un bois la déesse charmée, Inutile aux mortels, et sans soins de leurs vœux, Renonce au culte vain de ses temples fameux. Pour dissiper ce bruit , la reine de Cythère Veut quitter pour un temps ce séjour solitaire. Que ce cruel dessein lui causa de douleurs ! Un jour que son amant la voyait tout en pleurs, Déesse, lui dit-il, qui causez mes alarmes, Quel ennui si profond vous oblige à ces larmes ? Vous aurais-je offensée , ou ne m'aimez-vous plus ? Ah! dit-elle, quittez ces soupçons superflus; Adonis tâcherait en vain de me déplaire : Ces pleurs naissent d'amour, et non pas de colère. D'un déplaisir secret mon cœur se sent atteint : Il faut que je vous quitte, et le sort m'y contraint; Il le faut. Vous pleurez ! Du moins, en mon absence, Conservez-moi toujours un cœur plein de constance-, Ne pensez qu'à moi seule, et qu'un indigne choix Ne vous attache point aux nymphes de ces bois : Leurs fers après les miens ont pour vous de la honte. Surtout de votre sang il me faut rendre compte. Ne chassez point aux ours, aux sangliers, aux lions; Gardez-vous d'irriter tous ces monstres félons ! Laissez les animaux qui, fiers et pleins de rage, Ne cherchent leur salut qu'en montrant leur courage; Les daims et les chevreuils, en fuyant devaut vous, Donneront à vos sens des plaisirs bien plus doux. Je vous aime, et ma crainte a d'assez justes causes Il sied bien en amour de craindre toutes choses. Que deviendrais-je, hélas ! si le sort rigoureux Me privait pour jamais de l'objet de mes vœux !. . Là , se fondant en pleurs , on voit croître ses charmes. Adonis lui répond seulement par des larmes. Elle ne peut partir de ces aimables lieux;