LE SONGE
L'air, la taille , le port, un amas de beautés , Tout excelle eu Conti; chacun lui rend les armes: Sa présence en tous lieux fera dire toujours :
Voilà la fille des Amours ;
Elle en a la grâce et les charmes.
On ne dira pas moins , en admirant son air,
C'est la fille de Jupiter.
Quand Morphée à mes sens présenta son image, Elle allait en un bal s'attirer maint hommage. Je la suivis des yeux ; ses regards et son port Remplissaient en chemin les cœurs d'un doux transport Le songe me l'offrit par les Grâces parée : Telle aux noces des dieux ne va point Cythérée ; Telle même on ne vit cette fille des flots Du prix de la beauté triompher dans Paphos. Conti me parut lors mille fois plus légère Que ne dansent aux bois la nymphe et la bergère : L'herbe l'aurait portée; une fleur n'aurait pas
Reçu l'empreinte de ses pas :
Elle semblait raser les airs à la manière
Que les dieux marchent dans Homère.
Ceci n'est-il point trop savant ?
Des éruditions la cour est ennemie :
Même on les voit assez souvent
Rebuter par l'Académie.
Hélas! en cet endroit mon songe fut trop court; Je sentis effacer de si douces images; Et , la nuit ramenant les entretiens du jour, Je me représentai de perfides courages; Je ramassai les bruits que de divers endroits Vient répandre chez nous la déesse aux cent voix , Qui du songe inventeur imite les ouvrages. Morphée, accompagné de ses plus noirs démons, Me peignit cent États brouillés en cent façons. A Conti succéda ce que fait l'Angleterre : Je ne vis qu'un chaos plein d'appareils de guerre,
Que les enfants de Mars ont un différent air
De la fille de Jupiter !
Songe, par qui me fut son image tracée, Ne reviendrez-vous plus l'offrir à ma pensée? En finissant trop tôt vous causez trop d'ennuis. Faites de vos faveurs un plus juste partage ,
Et revenez toutes les nuits ,
Ou durez un peu davantage.