A M. FOUQUET
Paris, ce 30 janvier 1CC3.
Monseigneur,
J'ai toujours bien cru que vous sauriez conserver la liberté de votre esprit dans la prison même ; et je n'en veux pour témoignage que vos défenses4 : il ne se peut rien voir de plus convaincant, ni de mieux écrit. Les apostilles que vous avez faites à mon ode5 ne sauraient partir non plus que d'un jugement très solide et d'un goût extrêmement délicat. Vous voulez, Monseigneur, que l'endroit de Rome soit supprimé; et vous le voulez, ou parce que vous avez trop de piété, ou parce que vous n'êtes pas instruit de l'état présent des affaires6. Ceux qui vous gardent ne font que trop bien leur devoir. L'exemple de César étant chez les anciens, il vous semble qu'il ne sera pas assez connu. Cela pourrait arriver, sans le jour que les écrivains lui ont donné : ils ne manquent jamais de l'alléguer en de pareilles occasions. Je m'en suis servi , parce qu'il est consacré à cette matière. D'ailleurs, ayant déjà parlé de Henri IV dans mon élégie7, je ne voulais pas proposer à notre prince de moindres modèles que les actions de clémence du plus grand personnage de l'antiquité. Quant à ce que vous trouvez de trop poétique pour pouvoir plaire à notre monarque, je le puis changer, en cas que
1 Si propre à exciter la compassion.
- C'esl-à-dire, de tous les monuments antiques et modernes qu'on admire dans la ville de Rome, où de Maucroix était alors.
3 La Fontaine avait fait parvenir à Fouquet, dans sa prison, l'ode qu'il avait composée pour lui. Celui-ci la lui renvoya avec quelques observations critiques. C'est à ces observations que notre poète répond dans cette lettre.
4 Ces défenses ont été recueillies, et imprimées par les Elzévirs, en quatorze volumes in-18. Quelques auteurs ont à tort confondu ces défenses de Fouquet avec les beaux plaidoyers que composa pour lui Pellisson, et qui se trouvent dans les Œuvres diverses de ce dernier, d"8o, trois volumes in-12.
:' Voyez ci-dessus, p. iSS.
« Fouquet élail si étroitement gardé, qu'il ignorait l'insulte faite au duc de Créqui, el la saisie d'Avignon ordonnée par le roi. 7 voyez ci-dessus, p. M56.
l'on lui présente mon ode; ce que je n'ai jamais prétendu. Que pourraient ajouter les Muses aux sollicitations qu'on fera pour vous? car je ne doute nullement que les premières personnes du monde ne s'y emploient. J'ai donc composé cette ode à la considération du Parnasse. Vous savez assez quel intérêt le Parnasse prend à ce qui vous touche. Or, ce sont les traits de poésie qui t'ont valoir les ouvrages de cette nature. Malherbe en est plein, même aux endroits où il parle au roi. Je viens enfin à cette apostille où vous dites que je demande trop bassement une chose qu'on doit mépriser. Ce sentiment est digne de vous, Monseigneur; et, en vérité, celui qui regarde la vie avec une telle indifférence ne mérite aucunement de mourir ; maispeut-ètre n'avezvous pas considéré que c'est moi qui parle , moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu'à vous. Il n'y a point de termes si humbles, si pathétiques, et si pressants, que je ne m'en doive servir en cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la scène, ')>> vous prêterai des paroles convenables à la grandeur de votre âme. Cependant permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas assez de passion pour une vie telle que la vôtre. Je tâcherai pourtant de mettre mon ode en l'état où vous souhaiterez qu'elle soit ; et je serai toujours, etc.
A M. DE SAIM-EVREMOND.
Paris, ce 18 décembre 1687.
Ni vos leçons, ni celles des neuf Sœurs, N'ont su charmer la douleur qui m'accable, ïe souffre un mal qui résiste aux douceurs, Et ne saurais rien penser d'agréable.
Tout rhumatisme, invention du diable, llend impotent c! de corps et d'esprit. Il m'a fallu, pour forger cet écrit, Aller dormir sur la tombe d'Orphée; Mais je dors moins que ne fait un proscrit, Moi dont l'Orphée était le dieu Morphée. Si me faut-il i répondre à vos beaux vers, A votre prose et galante et polie.
Deux déités, par leurs charmes divers, Ont d'agrément votre lettre remplie, si celle-ci n'esl autant accomplie, Nul ne s'en doit étonner, à mon sen^ : Le mal me tient. Bortense - vous amuse.
1 Pourtant me faut-il.
2 Hortense Mancini , duchesse de Mazarin.
Cotte déesse, outre tous vos talents, Vous est encore une dixième muse :
Les neuf m'ont dit adieu jusqu'au printemps.
Voilà , Monsieur, ce qui m'a empêché de vous remercier, aussitôt que je le devais, de l'honneur que vous m'avez fait de m'écrire. Moins je méritais une lettre si obligeante, plus j'en dois être reconnaissant. Vous me louez de mes vers et de ma morale, et cela de si bonne grâce que la morale a fort à souffrir, je veux dire la modestie.
L'éloge qui vient de vous Est glorieux et bien doux :
Tout le monde vous propose Pour modèle aux bons auteurs.
Vos beaux ouvrages sont cause Que j'ai su plaire aux neuf Sœurs : Cause en partie, et non toute; Car vous voulez bien sans doute Que j'y joigne les écrits.
D'aucuns i de nos beaux esprits, J'ai profité dans Voiture; Et Marot par sa lecture M'a fort aidé , j'en conviens.
Je ne sais qui fut son maître :
Que ce soit qui ce peut être , Vous êtes tous trois les miens.
J'oubliais maître François2, dont je me dis encore le disciple , aussi bien que celui de maître Vincent3 et celui de maître Clément4. Voilà bien des maîtres pour un écolier de mon âge. Comme je ne suis pas fort savant en certain art de railleur, où vous excellez, je prétends en aller prendre de vous des leçons sur les bords de l'Hippocrène; bien entendu qu'il y ait des bouteilles qui rafraîchissent. Nous serons entourés de Nymphes et de nourrissons du Parnasse, qui recueilleront sur leurs tablettes les moindres choses que vous direz. Je les vois d'ici qui apprennent dans votre école à juger de tout avec pénétration et avec finesse.
Vous possédez celte science, Vos jugements en sont les règles et les lois : Outre certains écrits que j'adore en silence, Comme vous adorez Hortense et les deux rois ">.
1 De quelques-uns. Locution ancienne.
2 François Rabelais.
:l Vincent Voiture.
i Clément Marot.
5 Louis xiv ei Jacques II.
Au même endroit où vous dites que vous voulez rendre un culte secret à ces trois puissances, aussi bien à madame Mazarin qu'aux deux princes, vous me faites son portrait en disant qu'il est impossible de le bien faire, et en me donnant la liberté de me figurer des beautés et desgràcesà ma fantaisie. Si j'entreprends d'y toucher, vous défiez en son nom la vérité et la fable, et tout ce que l'imagination peut fournir d'idées agréables, et propres à enchanter. Je vous ferais mal ma cour, si je me laissais rebuter par de telles dilficultés. Il faut vous présenter votre héroïne autant que l'on peut. Ce projet est un peu vaste pour un génie aussi borné que le mien. L'entreprise vous conviendrait mieux qu a moi, que l'on a cru jusqu'ici ne savoir représenter que des animaux. Toutefois, afin de vous plaire, et pour rendre ce portrait le plus approchant qu'il sera possible , j'ai parcouru le pays des Muses, et n'y ai trouvé en effet que de vieilles expressions que vous dites que l'on méprise. De là j'ai passé au pays des Grâces, où je suis tombé dans le même inconvénient. Les Jeux et les Ris sont encore des galanteries rebattues, que vous connaissez beaucoup mieux que je ne fais. Ainsi le mieux que je puis faire est de dire tout simplement que rien ne manque à votre héroïne de ce ce qui plaît, et de ce qui plaît un peu trop.
Que vous dirai-jc davantage?
Hortense eut du ciel en partage La grâce, la beauté, l'esprit : ce n'est pas tout; Les qualités du cœur, ce u'est pas tout encore] Pour mille autres appas le monde entier l'adore
Depuis l'un jusqu'à l'autre bout.
L'Angleterre en ce point le dispute à la France : Votre héroïne rend nos deux peuples rivaux.
0 vous, le chef de ses dévots,
De ces dévols à toute outrance,
l'aites-nous l'éloge d'Hortense !
Je pourrais en charger le dieu du double mont;
Mais j'aime mieux Saint-Évremond.
Que direz-vous d'un dessein qui m'est venu dans l'esprit ? Puisque vous voulez que la gloire de madame Mazarin remplisse tout l'univers, et que je voudrais que celle de madame de Bouillon allât au delà, ne dormons ni vous ni moi que nous n'ayons mis à fin une si belle entreprise. Faisons-nous chevaliers de la Table Ronde : aussi bien est-ce en Angleterre que cette chevalerie a commencé. Nous aurons deux tentes en notre équipage , et au haut de ces deux tentes les deux portraits des divinités que nous adorons.
Au passage d'un pont ,ou sur le bord d'un bois,
Nos hérauts publieront ce ban à haute voix : Mariasse i sans pair, Hortense - sans seconde,
Veulent les coeurs de tout le monde.
Si vous en êtes cru , le parti le plus fort
Penchera du côté d'Hortense; Si l'on m'en croit aussi, Marianne d'abord
Doit faire incliner la balance.
Hortense ou Marianne, il faut y venir tous;
Je n'en sais point de si profane
Qui, d'Hortense évitant les coups,
Ne cède à ceux de Marianne.
Il nous faudra prier monsieur l'ambassadeur 3
Que, sans égard à notre ardeur, Il fasse le partage, à moins que des deux belles
Il ne puisse accorder les droits, Lui dont l'esprit foisonne en adresses nouvelles
Pour accorder ceux de deux rois.
Nous attendrons le retour des feuilles et celui de ma santé, autrement il me faudrait chercher en litière les aventures. On m'appellerait le chevalier du rhumatisme : nom qui, ce me semble. ne convient guère à un chevalier errant. Autrefois, que toutes saisons m'étaient bonnes, je me serais embarqué sans raisonner.
Rien ne m'eût fait souffrir, et je crains toute chose, En ce point seulement je ressemble à l'Amour. Vous savez qu'à sa mère il se plaignit un jour
Du pli d'une feuille de rose :
Ce pli l'avait blessé. Par quels cris forcenés
Aurait-il exprimé sa plainte, Si de mon rhumatisme il eût senti l'atteinte? Il eût été puni de ceux qu'il a donnés.
C'est dommage que M. Waller nous ait quittés, il aurait été du voyage. Je ne devrais peut-être pas le faire entrer dans une lettre aussi peu sérieuse que celle-ci. Je crois toutefois être obligé de vous rendre compte de ce qui lui est arrivé au delà du fleuve d'Oubli. Vous regarderez cela comme un songe, si c'en peut être un; cependant la chose m'est demeurée dans l'esprit comme je vais vous la dire :
Les beaux esprits, les sages, les amants, Sont en débat dans les champs Élysées; Ils veulent tous en leurs départements Waller pour hôte, ombre de mœurs aisées Pluton leur dit : — J'ai vos raisons pesées;
i Marianne Mancini, duchesse de Bouillon.
2 Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.
3 Baril Ion.
Cet homme sut en quatre arts exceller : Amour et vers, sagesse et beau parler.
Lequel d'eux tous l'aura dans sou domaine? ■ — Sire Plulon, vous voilà bien en peine! S'il possédait ces quatre arts en effet, Celui d'amour, c'est chose toute claire, Doit l'emporter; car, quand il est parlait, C'est un métier qui les autres fait faire.
J'en reviens à ce que vous dites de ma morale, et suis fort aise que vous ayez de moi l'opinion que vous en avez. Je ne suis pas moins ennemi que vous du faux air d'esprit que prend un libertin. Quiconque l'affectera, je lui donnerai la palme du ridicule.
Rien ne m'engage à faire un livre;
Mais la raison m'oblige à vivre En sage citoyen de ce vaste univers :
Citoyen qui, voyant un monde si divers,
Rend à son auteur des hommages
Que méritent de tels ouvrages.
Ce devoir acquitté, les beaux vers, les doux sons,
Il est vrai, sont peu nécessaires;
Mais qui dira qu'ils soient contraires
A ces éternelles leçons?
On peut goûter la joie en diverses façons :
Au sein de ses amis répandre mille choses,
Et, recherchant de tout les effets et les causes,
A table, au bord d'un bois, le long d'un clair ruisseau
Raisonner avec eux sur le bon, sur le beau,
Pourvu que ce dernier se traite à la légère,
Et que la nymphe ou la bergère N'occupe notre esprit et nos yeux qu'en passant.
Le chemin du cœur est glissant.
Sage Saint-Évremond , le mieux est de m'en taire Et surtout n'être plus chroniqueur de Cythèrc,
Logeant dans mes vers les Chloris,
Quand on les chasse de Paris.
On va faire embarquer ces belles; Elles s'en vont peupler l'Amérique d'Amours t.
Que maint auteur puisse avec elles
Passer la ligne pour toujours!
Ce serait un heureux passage.
i Dans le temps que M. de la Fontaine écrivit cette lettre, on fil enlever à Paris un grand nombre de courtisanes, qu'on envoya peupler l'Amérique. (Note de Vèditour de Saint-Évremond, t. V, p. 235.) Ou peut consulter, sur ces exécutions de la police de Paris, la note 58 du liv. V de ['Histoire de la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine, première édition, 18-20, p. 405.
Ah! si tu les suivais, tourment qu'à mes vieux jours
L'hiver de nos climats promet pour apanage!
Triste fils de Saturne, hôte obstiné d'un lieu,
Rhumatisme., va-l'en : suis-je ton héritage?
Suis-je un prélat i ? Crois-moi, consens à notre adieu
Déloge enfin, ou dis que tu veux être cause
Que mes vers, comme toi , deviennent malplaisants.
S'il ne tient qu'à ce point, bientôt l'effort des ans
Fera sans ton secours cette métamorphose,
De bonne heure il faudra s'y résoudre sans toi.
Sage Saint-Évremond, vous vous moquez de moi :
De bonne heure! est-ce un mot qui me convienne encore,
A moi qui tant de fois ai vu naître l'aurore,
Et de qui les soleils se vont précipitant
Vers le moment fatal que je vois qui m'attend?
Madame de la Sablière se tient extrêmement honorée de ce que vous vous êtes souvenu d'elle , et m'a prié de vous en remercier. J'espère que cela me tiendra lieu de recommandation auprès de vous, et que j'en obtiendrai plus aisément l'honneur de votre amitié. Je vous la demande, Monsieur, et vous prie de croire que personne n'est plus véritablement que moi votre, etc.
i Voyez la fable intitulée la Goulle et l'Araignée, livre III, fable vin.