RELATION D'UNE FÊTE DONNÉE A VAUX
22 aoit 1661.
Si tu* n'as pas reçu réponse à la lettre que tu m'as écrite ', ce n'est pas ma faute; je t'en dirai une autre fois la raison, et je ne t entretiendrai pour ce coup-ci que de ce qui regarde M. le surintendant : non que je m'engage à t'envoyer des relations de tout ce qui lui arrivera de remarquable ; l'entreprise serait trop grande, et en ce cas-là je le supplierais très humblement de se donner
* Var. Il y a voua partout dans les manuscrits de Tallemant des Itéaux ; mais le billet autographe adressé à de Maucroix , dont nous sommes possesseur, prouve que la Fontaine tutoyait son ami , et que la leçon voua n'est pas bonne.
i De Maucroix était alors à Rome; il s'y était rendu, sous le faux nom d'abbé de Crussy, pour remplir une mission secrète que Fouquet lui avait donnée. Il est écrit, en marge des manuscrits de Tallemant des Réaux, cette note sur de Maucroix : « Le surintendant l'avait envoyé à Rome comme ami de Pellisson. » Voyez le Recueil des défenses de Fouquet, in-18, t. III, p. 366, 368, 392; t. VIII (ou t. III de la continuation), p. 117 à 140; et la Vie de François de Maucroix, dans les Nouvelles Œuvres diverses de J. de la Fontaine, 1820, in-8°,p. 183.
quelquefois la peine de faire des choses qui ne méritassent point que l'on en parlât , afin que j'eusse le loisir de me reposer. Mais je trois qu'il y serait aussi empêché que je le suis à présent. On dirait que la Renommée n'est faite que pour lui seul, tant il lui donne d'affaires tout à la fois. Bien en prend à cette déesse de ce qu'elle est née avec cent bouches; encore n'en a-t-elle pas la moitié de ce qu'il faudrait pour célébrer dignement un si grand héros ; et je crois que , quand elle en aurait mille, il trouverait de quoi les occuper toutes.
Je ne te conterai donc que ce qui s'est passé à Vaux le 17 de ce mois1. Le roi, la reine mère, Monsieur, Madame, quantité de princes et de seigneurs, s'y trouvèrent : il y eut un souper magnifique, une excellente comédie, un ballet fort divertissant, et un feu qui ne devait rien à celui qu'on fit pour l'entrée2.
Tous les sens furent enchantés; Et le régal eut des beautés Dignes du lieu, dignes du maître Et dignes de leurs majestés, Si quelque chose pouvait l'être.
On commença par la promenade. Toute la cour regarda les eaux avec grand plaisir. Jamais Vaux ne sera plus beau qu'il le fut cette soirée-là, si la présence de la reine ne lui donne encore un lustre qui véritablement lui manquait3. Elle était demeurée à Fontainebleau pour une affaire fort importante : tu vois bien que j'entends parler de sa grossesse4. Cela fit qu'on se consola, et enfin on ne pensa plus qu'à se réjouir. 11 y eut grande contestation entre la cascade, la gerbe d'eau, la fontaine de la couronne, et les animaux, à qui plairait davantage; les dames n'en firent pas moins de leur part.
i Loret (Muse historique, liv. XII, p. 129, lett. xxxm, en date du 20 août) nous apprend que cette fête eut lieu un mercredi. Pour les éclaircissements qui y sont relatifs, on doit consulter l'Histoire de la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine, troisième édition , 1824, in-8° , p. 70. Fouquet avait déjà traité la cour à Vaux dans le mois de juin précédent. On y avait Joué l'École des Maris, de Molière. La reine d'Angleterre, Monsieck et Madame, se trouvaient à celle fêle; mais le roi n'y élait pas. Voyez la Muse historique de Lorel, 1. XII, |i. lift.
ï C'est-àrdire l'entrée de la reine, qui a été le sujet de la lettre à Fouquet.
a Sur ce passage les manuscrits de Tallemant des néaux contiennent la note suivante : « Le roi avait demandé encore une fête pour les relevailles de la reine. »
4 Cetle dernière phrase n'esl pas dans Tallemant des Réaux.
Toutes entre elles de beauté Contestèrent aussi, chacune à sa manière : La reine a\ec ses (ils l contesta de bonté; Et Madame- d'éclat avecque la lumière.
Je remarquai une chose à quoi peut-être on ne prit pas garde : c'est que les nymphes de Vaux eurent toujours les yeux sur le roi : sa bonne mine les ravit toutes, s'il est permis d'user de ce mot en parlant d'un si grand prince.
Ensuite de la promenade on alla souper. La délicatesse et la rareté des mets furent grandes; mais la grâce avec laquelle monsieur et madame la surintendante firent les honneurs de leur maison le fut encore davantage.
Le souper fini , la comédie eut son tour : on avait dressé le théâtre au bas de l'allée des sapins.
En cet endroit, qui n'est pas le moins beau De ceux qu'enferme un lieu si délectable, Au pied de ces sapins et sous la grille d'eau,
Parmi la fraîcheur agréable Des fontaines, des bois, de l'ombre, et des zéphyrs,
Furent préparés les plaisirs
Qffe l'on goûta cette soirée. ^ De feuillages touffus la scène était parée,
Et de cent flambeaux éclairée :
Le ciel en fut jaloux. Enfin figure-loi
Que, lorsqu'on eut tiré les toiles, Tout combattit à Vaux pour le plaisir du roi : La musique, les eaux, les lustres, les étoiles.
Les décorations furent magnifiques, et cela ne se passa pas sans musique.
On vil des rocs s'ouvrir, des termes se. mouvoir, Et sur son piédestal tourner mainte ligure.
Deux enchanteurs pleins de savoir
Firent tant par leur imposture,
Qu'on crut qu'ils avaient le pouvoir
De commander à la nature.
L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli :i , Magicien expert et faiseur de miracles;
i C'est-à-dire la reine mère. Ses fils étaient le Roi et Monsieur.
- Henriette d'Angleterre, mariée à Monsieur seulement depuis quelques mois.
:< laïques Torelli naquit en 1608, et était un gentilhomme de Faim, en Italie, où il mourut en 1678, après y avoir construit un magnifique théâtre. Louis XIV l'avait attiré en France, et c'est à la cour de ce monarque qu'il lit sa fortune.
Et l'autre c'est le Brun *, par qui Vaux embelli Présente aux regardants mille rares spectacles; Le Brun, dont on admire et l'esprit et la main , Père d'inventions agréables et belles, Rival des Raphaëls, successeur des Apelles, Par qui notre climat ne doit rien au romain. Par l'avis de ces deux la chose fut réglée.
D'abord aux yeux de l'assemblée Parut un rocher si bien fait, Qu'on le crut rocher en effet ; Mais, insensiblement se changeant en coquille -, Il en sortit une nymphe gentille Qui ressemblait à la Béjart 3, Nymphe excellente dans son art, Et que pas une ne surpasse.
Aussi récita-t-elle avec beaucoup de grâce Un prologue, estimé l'un des plus accomplis Qu'en ce genre on pût écrire, Et plus beau que je ne dis, Ou bien que je n'ose dire; Car il est de la façon
* Charles le Brun, né à Paris le 2 mars 1619, mort dans la môme ville le 26 juin 1699. Le chancelier Séguier fut son premier protecteur; mais Fouquet, habile à discerner tous les genres de mérite, attacha le Brun à son service, en lui faisant douze mille livres de pension, outre le payement de ses ouvrages. Ce furent les embellissements qu'il lit à Vaux, et dans la maison de Fouquet à Saint-Mandé, qui le firent connaître à Mazario, à la reine mère et au roi, et qui devinrent la source de sa faveur et de sa fortune. Voyez les Vies des premiers peintres du Roi, par Lépicié, 1. 1, p. 4, 28 et 98, et les Hommes illustres de Perrault, 1696, in-folio, p. 91.
2 Une des choses qui charma le plus dans cette fête fut la coquille dont parle ici la Fontaine, et la Béjart, qui en sortit brillante d'attraits et de grâces. On fit dans le temps une chanson sur ce sujet, qui se terminait ainsi :
Peut-on voir nymphe plus gentille
Qu'était Béjart l'autre jour, Lorsqu'on vit ouvrir sa coquille ?
Tout le monde disait à l'entour, Lorsqu'on vit ouvrir sa coquille :
Voici la mère d'Amour.
Jiecueil manuscrit de ehcuisom historiques et critiques, in-folio, t. IV, p. 285.
3 Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjart, actrice delà troupe de Molière : ce dernier l'épousa le 20 février 1652. Après la mort de cet homme illustre, elle se maria à un acteur de sa troupe, nommé Guérin d'Estriches, sans talent, sans fortune, sans esprit, sans figure. Elle quitta le théâtre en 1694, et mourut le 3 octobre 1700.
De notre ami Pellisson t.
Ainsi, bien que je l'admire.
Je m'en tairai, puisqu'il n'est pas permis De louer ses amis -.
Dans ce prologue, la Béjarl , qui représente la nymphe de la fontaine où se passe cette action, commande aux divinités qui lui sont soumises de sortir des marbres qui les enferment , et de contribuer de tout leur pouvoir au divertissement de Sa Majesté : aussitôt les termes et les statues qui font partie de l'ornement du théâtre se meuvent, et il en sort, je ne sais comment , des faunes et des bacchantes qui font l'une des entrées du ballet. C'est une fort plaisante chose que de voir accoucher un terme, et danser l'enfant en venant au inonde. Tout cela fait place à la comédie, dont le sujet est un homme arrêté par toutes sortes de gens, sur le point d'aller à une assignation amoureuse3.
C'est un ouvrage de Molière 4.
Cet écrivain, par sa manière, Charme à présent toute la cour.
De ta façon que son nom court, Il doit être par delà Rome s : J'en suis ravi, car c'est mon homme.
Te souvient-il bien qu'autrefois Nous avons conclu d'une voix Qu'il allait ramener en France Le bon goût et l'air de Térence?
Plaute n'est plus qu'un platbouffon, Et jamais il ne fit si bon Se trouver à la comédie; Car ne pense pas qu'on y rie De maint trait jadis admiré, Et bon ra illo tempore 6 :
t Le prologue de la comédie des Fâcheux fut composé par Pellisson, et se trouve dans ses Œuvres.
2 Ces trois derniers vers ne sont pas dans les manuscrits de Tallemant des Réaux.
3 Les Fâcheux, comédie de Molière, conçue, faite, et apprise pour cette fête, dans l'espace de quinze jours; depuis jouée à Paris le 4 novembre 1G61. Elle eut quarante-quatre représentations, et fut imprimée en février 160-2. Cette comédie lut le premier exemple des comédies-ballets et des pièces à tiroir.
4 II va, en marge des manuscrits de Tallemand des Réaux, celle noie aujourd'hui curieuse sur Molière : « Le chef de la troupe des comédies de Monsieur, où est la Béjarl. »
s Où de Maucroix était alors.
6 Les quatre vers qui suivent ne sont pas dans les manuscrits de Tallemant des Réaux.
Nous avons changé de méthode; Jodelet1 n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas 2.
On avait accommodé le ballet à la comédie autant qu'il était possible, et tous les danseurs y représentaient des fâcheux de plusieurs manières : en quoi certes ils ne parurent nullement fâcheux à notre égard; au contraire, on les trouva fort divertissants , et ils se retirèrent trop tôt au gré de la compagnie. Dès que ce plaisir fut cessé, on courut à celui du feu.
.le voudrais bien t'écrire en vers Tous les arti lices divers De ce feu le plus beau du monde, Et son combat avecque l'onde, Et le plaisir des assistants.
Figure-toi qu'en même temps On vit partir mille fusées.
Qui, par des roules embrasées, Se firent toutes dans les airs Un chemin tout rempli d'éclairs, Chassant la nuit, brisant ses voiles.
As-tu vu tomber des étoiles?
Tel est le sillon enflammé, Ou le trait qui lors est formé.
Parmi ce spectacle si rare, Figure-toi le tintamare, Le fracas, et les sifflements, Qu'on entendait à tous moments.
De ces colonnes embrasées Il renaissait d'autres fusées,
1 Personnage dont le type a été emprunté au théâtre espagnol,. et qui fut mis plusieurs fois sur la scène française avec succès. Scarron donna d'abord Jodelet, ou le Maître valet, en 1G4-J ; d'oiiville, Jodelet astrologue, en 16i(i; Scarron, la même année, Jodelet duettiste; Thomas Corneille, Jodelet, p?-ince, en 1655; et Brécourt, la Feinte mort de Jodelet, en 1653 : mais cette mort ne fut pas feinte, car cette pièce ennuya; et, comme le dit la Fontaine, Molière lit changer la mode, et chassa Jodelet du théâtre.
2 11 est curieux d'opposer à ce jugement prophétique la manière froide et dédaigneuse avec laquelle s'exprimait, sur le compte de Molière, un homme du monde qui écrivait, vers ce temps, ses souvenirs pour lui-même ou pour ses amis. Je veux parler de Tallemant des Réaux. Tallemant se trompe sur la Béjart, qui, à l'époque dont il parle, n'était pas celle que Molière épousa, mais so sœur; erreur qui n'infirme pas le reste du récit de Tallemant. c'est le seul témoignage contemporain sur la jeunesse de notre grand comique; et ceux qui ont écrit sur lui des notices ou des biographies n'en ont pas senti toute l'importance.
Ou d'autres formes de pétard.
Ou quelque autre effet de cet art; Et l'on voyait régner la guerre Entre ces enfants du tonnerre, L'un contre l'autre combattant, Voltigeant et pirouettant, Faisant un bruit épouvantable, C'est-à-dire un bruit agréable.
Figure-loi que les échos N'ont pas un moment de repos, Et que le chœur des néréides S'enfuit sous ses grottes humides.
De ce bruit Neptune étonné Eût craint de se voir détrôné, Si le monarque de la France N'eût rassuré, par sa présence, Ce dieu des moites tribunaux, Qui crut que les dieux infernaux Venaient donner des sérénades A quelques-unes des naïades.
Enfin la peur l'ayant quitté, 11 salua Sa Majeslé :
Je n'en vis rien, mais il n'importe Le raconter de celte sorte Est toujours bon ; et, quant à toi, Ne t'en fais pas un point de foi.
Au bruit de ce feu succéda celui des tambours; car, le roi voulant s'en retourner à Fontainebleau celte même nuit , les mousquetaires étaient commandés. On retourna donc au château, où la collation était préparée. Pendant le chemin , tandis qu'on s'entretenait de ces choses, et lorsqu'on ne s'attendait plus à rien, on vit en un moment le ciel obscurci d'une épouvantable nuée de fusées et de serpenteaux. Faut-il dire obscurci ou éclairé? Cela partait de la lanterne du dôme : ce fut en cet endroit que la nuée creva d'abord. On crut que tous les astres, grands et petits , étaient descendus en terre, afin de rendre hommage à Madame; mais l'orage étant cessé, on les vit tous en leur place. La catastrophe de ce fracas fut la perte de deux chevaux.
Ces chevaux, qui jadis un carrosse tirèrent, £.t tirent maintenant la barque de Caron,
Dans les fossés de Vaux tombèrent,
Et puis de là dans l'Achéron.
Ils étaient attelés à l'un des carrosses de la reine; et s'étanl rainés a cause du feu et du bruit, il fut impossible de les retenir. Je ne croyais pas que cette relation dût avoir une fin si tragique
et si pitoyable1. Adieu. Charge ta mémoire de toutes les belles choses que tu verras au lieu où tu es2.