XIV. Le Lièvre et les Grenouilles
Un lièvre en son gîte songeait (Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?). Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait :
i C'est-à-dire les alchimistes, ceux qui cherchent la pierre philosophai. Le mol souffleur était très usité, clans cette acception, du temps de la Fontaine.
•- La Fontaine, dans toutes les éditions qu'il a publiées, a écrit bataillent, selon l'orthographe de son temps; depuis, on a remplacé les deux a par l'accent circonflexe, ce qu'il ne faut pas oublier pour distinguer ce verbe d'avec celui de bailler, sans accent sur l'a, qui veut dire donner. Dans l'édition des Fables de la Fontaine donnée par M. Didol aine en 1813, on a substitué, à tort, au mot bâillent celui de bayent.
3 Cependant est mis ici pour pendant.
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
Les inens de naturel peureux
Sont, disait-il , bien malheureux !
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite : Jamais un plaisir pur; toujours assauts divers. Voilà connue je vis : cette crainte maudite M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts. Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
Eh ! la peur se corrige-t-elle?
Je crois même qu'en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi.
Ainsi raisonnait notre lièvre ,
Et cependant faisait le guet.
Il était douteux , inquiet :
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
Le mélancolique animal ,
En rêvant à cette matière , Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
Pour s'enfuir devers sa tanière.
Il s'en alla passer sur le bord d'un étang. Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes: Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
Oh ! dit-il , j'en fais faire autant
Qu'on m'en fait faire! Ma présence Effraie aussi les gens ! je mets l'alarme au camp !
Et d'où me vient cette vaillance?
Comment! des animaux qui tremblent devant moi!
Je suis donc un foudre de guerre !
Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.