XII. Le Cygne et le Cuisinier
Dairs une ménagerie
De volatiles* remplie
Vivaient le cygne et Toison :
Celui-là destiné pour les regards du maître; Celui-ci, pour son goût : l'un qui se piquait d'être Gommensal du jardin; l'autre, de la maison. Des fossés du château faisant leurs galeries1 , Tantôt on les eût vus côte à côte nager. Tantôt courir sur l'onde , et tantôt se plonger Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies. Un jour le cuisinier, ayant trop bu d'un coup, Prit pour oison le cygne; et, le tenant au cou, Il allait Tégorger, puis le mettre en potage. L'oiseau, prêt à2 mourir, se plaint en son ramage.
* TA!!. Ou lit vojatilles, dans les éditions de Didot pour le Dauphin ; mais à tort.
1 Un des derniers commentateurs de la Fontaine prétend que dans cette expression faire ses galeries, pour dire se. promener souvent ou longtemps dans un lieu quelconque, le mot galerie n'est pas employé par allusion à ces longues pièces des grands édifices où Ton se promène, mais que c'est l'ancien mot galerie, réjouissance, dans son sens propre, qui n'est resté que dans celte phrase. Nous croyons que ce commentateur se trompe. Dès le temps de Nicot, le mol galerie, dans le sens de réjouissance, n'était déjà plus dans la langue. I.o verbe galer. se réjouir, et son dérivé gale- /•/<•. ont disparu , mais leurs composés régaler et régal sont restés.
- C'est ainsi que portent toutes les éditions publiées par la Fontaine, ainsi que l'édition de 1720, et celles qu'a publiées M. Didot pire en 1787 et 1788; mais dans la belle édition de M. Didot lils aîné, in-folio, 1802, comme dans toutes celles qu'il a fait paraître, et même dans l'édition de Barbou, donnée par Adry en 1800, ordinairement si fidèle au texte primitif, on a mis :
L'oiseau, PllÊS DE mourir, se plaint en son ramage.
Cela peut être mieux aujourd'hui; mais ce n'est pas le texte de la Fontaine, et ce n'était pas mieux de son temps. Il n'était pas le seul auteur célèbre qui alors s'exprimât comme il Ta fait ici. Voyez les Remarques nouvelles sur la langue française, Amsterdam, 1093, in-12, par le 1». Bouhours, qui emploie deux pages à disserter sur ces expressions prêt à mourir et prés de mourir. Consultez encore ci-après la note sur la fable xix du livre IV.
Le cuisinier fut fort surpris ,
Et vit bien qu'il s'était mépris.
Quoi ! je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe! Non , non , ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe
La gorge à qui s'en sert si bien!
Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe Le doux parler ne nuit de rien.