I. Le Lion amoureux
A MADEMOISELLE DE SÉVIGSÉ l.
Sévigné, de qui les attraits Servent aux Grâces de modèle , Et qui naquîtes toute belle, A votre indifférence près, Pourriez-vous être favorable Aux jeux innocents d'une fable, Et voir, sans vous épouvanter Un lion qu'Amour sut dompter?
Amour est un étrange maître !
Heureux qui peut ne le connaître Que par récit, lui ni ses coups!
Quand on en parle devant vous .
Si la vérité vous offense , La fable au moins se peut souffrir.
Celle-ci prend bien l'assurance De venir à vos pieds s'offrir, Par zèle et par reconnaissance.
Du temps que les bêtes parlaient, Les lions entre autres voulaient
I Françoise-Marguerite de Sévigné, fille do la célèbre madame de Sévigné. Elle avait à peu près vins! ans lorsqu'en I66&, la Fontaine fit paraître cette table, qu'il lui avait dédiée. Ge fut un an après, le 29 janvier 1669, qu'elle épousa M. de Griguan.
Être admis dans notre alliance.
Pourquoi non ? puisque leur engeance Valait la nôtre en ce temps-là , Ayant courage, intelligence, Et belle hure outre cela.
Voici comment il en alla r
Un lion de haut parentage, En passant par un certain pré , Rencontra bergère à son gré :
Il la demande en mariage.
Le père aurait fort souhaité Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur :
La refuser n'était pas sur; Même un refus eût fait, possible, Qu'on eût vu quelque beau matin Un mariage clandestin :
Car, outre qu'en toute manière La belle était pour les gens fiers , Fille se coilfe volontiers D'amoureux à longue crinière.
Le père donc ouvertement Tosant renvoyer notre amant , Lui dit : Ma fille est délicate; Vos griffes la pourront blesser Quand vous voudrez la caresser.
Permettez donc qu'à chaque patte On vous les rogne ; et pour les dents , Qu'on vous les lime en même temps :
Vos baisers en seront moins rudes , Et pour vous plus délicieux :
Car ma fille y répondra mieux , Étant sans ces inquiétudes. Le lion consent à cela, Tant son âme était aveuglée !
Sans dents ni griffes Je voilà
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens :
Il fit fort peu de résistance.
Amour! Amour! quand tu nous tiens
On peut bien dire : Adieu prudence !