‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 57 sur 287 · I. Le Lion amoureux · texte numérisé non relu

I. Le Lion amoureux

A MADEMOISELLE DE SÉVIGSÉ l.

Sévigné, de qui les attraits Servent aux Grâces de modèle , Et qui naquîtes toute belle, A votre indifférence près, Pourriez-vous être favorable Aux jeux innocents d'une fable, Et voir, sans vous épouvanter Un lion qu'Amour sut dompter?

Amour est un étrange maître !

Heureux qui peut ne le connaître Que par récit, lui ni ses coups!

Quand on en parle devant vous .

Si la vérité vous offense , La fable au moins se peut souffrir.

Celle-ci prend bien l'assurance De venir à vos pieds s'offrir, Par zèle et par reconnaissance.

Du temps que les bêtes parlaient, Les lions entre autres voulaient

I Françoise-Marguerite de Sévigné, fille do la célèbre madame de Sévigné. Elle avait à peu près vins! ans lorsqu'en I66&, la Fontaine fit paraître cette table, qu'il lui avait dédiée. Ge fut un an après, le 29 janvier 1669, qu'elle épousa M. de Griguan.

Être admis dans notre alliance.

Pourquoi non ? puisque leur engeance Valait la nôtre en ce temps-là , Ayant courage, intelligence, Et belle hure outre cela.

Voici comment il en alla r

Un lion de haut parentage, En passant par un certain pré , Rencontra bergère à son gré :

Il la demande en mariage.

Le père aurait fort souhaité Quelque gendre un peu moins terrible.

La donner lui semblait bien dur :

La refuser n'était pas sur; Même un refus eût fait, possible, Qu'on eût vu quelque beau matin Un mariage clandestin :

Car, outre qu'en toute manière La belle était pour les gens fiers , Fille se coilfe volontiers D'amoureux à longue crinière.

Le père donc ouvertement Tosant renvoyer notre amant , Lui dit : Ma fille est délicate; Vos griffes la pourront blesser Quand vous voudrez la caresser.

Permettez donc qu'à chaque patte On vous les rogne ; et pour les dents , Qu'on vous les lime en même temps :

Vos baisers en seront moins rudes , Et pour vous plus délicieux :

Car ma fille y répondra mieux , Étant sans ces inquiétudes. Le lion consent à cela, Tant son âme était aveuglée !

Sans dents ni griffes Je voilà

Comme place démantelée.

On lâcha sur lui quelques chiens :

Il fit fort peu de résistance.

Amour! Amour! quand tu nous tiens

On peut bien dire : Adieu prudence !

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