‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 60 sur 287 · IV. Le Jardinier et son Seigneur · texte numérisé non relu

IV. Le Jardinier et son Seigneur

Un amateur du jardinage ,

Demi-bourgeois, demi-manant ,

Possédait en certain village Un jardin assez propre, et le clos attenant. Il avait de plant vif fermé cette étendue : Là croissait* à plaisir l'oseille et la laitue, De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet, Pende jasmin d'Espagne, et force serpolet. Cette félicité par un lièvre troublée Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit. Ce maudit animal vient prendre sa goulée Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit; Les pierres, les bâtons, y perdent leur crédit : Il est sorcier, je crois. — Sorcier ! je l'en défie , Repartit le seigneur : fût-il diable, Miraut1, En dépit de ses tours, l'attrapera bientôt. Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie. — Et quand? — Et dès demain, sans tarder plus longtemps. La partie ainsi laite , il vient avec ses gens. Ça , déjeunons , dit-il : vos poulets sont-ils tendres ? La fille du logis , qu'on vous voie , approchez : Quand la marierons-nous, quand aurons-nous des gendres? Bonhomme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez,

Qu'il faut fouiller à l'escarcelle.

Disant ces mots , il fait connaissance avec elle ,

Auprès de lui la fait asseoir.

Prend une main , un bras , lève un coin du mouchoir ;

* VAE. Croissaient dans quelques éditions modernes, mais .\ tort. Toutes les éditions originales portent le singulier, en usage dans ces sortes de phrases du temps de la Fontaine.

i Nom de chien, dérivé du verbe mirer, terme de chasse, qui signilie viser, examiner avec attention.

Toutes sottises dont la belle

Se défend avec grand respect :

Tant qu'au père à la fin cela devient suspect. Cependant on fricasse, on se rue en cuisine *. — De quand sont vos jambons? ils ont fort bonne mine. — Monsieur, ils sont à vous. — Vraiment, dit le seigneur,

Je les reçois, et de bon cœur.

Il déjeune très bien; aussi fait sa famille, Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés : Il commande chez l'hôte , y prend des libertés ,

Boit son vin, caresse sa fille.

L'embarras des chasseurs succède au déjeuné.

Chacun s'anime et se prépare :

Les trompes et les cors font un tel tintamarre

Que le bonhomme est étonné.

Le pis fut que l'on mit en piteux équipage Le pauvre potager : adieu planches, carreaux;

Adieu chicorée et porreaux ;

Adieu de quoi mettre au potage.

Le lièvre était gîté dessous un maître chou. On le quête ; on le lance : il s'enfuit par un trou , Non pas trou , mais trouée , horrible et large plaie

Que l'on fit à la pauvre haie Par ordre du seigneur ; car il eût été mal Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval. Le bonhomme disait : Ce sont là jeux de prince. Mais on le laissait dire : et les chiens et les gens Firent plus de dégât en une heure de temps

Que n'en auraient fait en cent ans

Tons les lièvres de la province.

Petits princes , videz vos débats entre vous : De recourir aux rois vous seriez de grands fous.

i Expression empruntée à Rabelais, liv. I, ch. xi, ei liv. IV,chap. x. Il dit de Gargantua : « Il se ruait en cuisine. »

Il ne les faut jamais engager dans vos guerres , Ni les faire entrer sur vos terres.

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