XXII. 1/ Alouette et ses Petits» avec le Maître d'un champ
Ne t'attends qu'à toi seul ; c'est un commun proverbe. Voici comme Esope le mit En crédit :
Les alouettes font leur nid
i Se réjouit. S'ëjoûir est encore dans le dictionnaire de Ni coi, 1606, in-folio; mais on ne trouve plus ce mol dans la première éd» tion du dictionnaire de l'Académie française.
Dans les blés quand ils sont en herbe ,
C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde,
Monstres marins au fond de Fonde , Tigres dans les forets, alouettes aux champs.
Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié d'un printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières. A toute force enfin elle se résolut D'imiter la nature , et d'être mère encore. Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore, A la hâte : le tout alla du mieux qu'il put. Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée1
Se trouvât assez forte encor
Pour voler et prendre l'essor, De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet et faire sentinelle.
Si le possesseur de ces champs Vient avecque2 son fils, comme il viendra, dit-elle, Écoutez bien : selon ce qu'il dira .
Chacun de nous décampera. Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille , Le possesseur du champ vient avecque son (ils. Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis Les prier que chacun , apportant sa faucille , Nous vienne aider demain dès la pointe du jour.
Notre alouette de retour
Trouve en alarme sa couvée.
L'un commence : Il a dit que, l'aurore levée, L'on fit venir demain ses amis pour l'aider.
1 La niellée. Le mot nitée est en usage dans quelques provinces. - Avecque est ici tic trois syllabes, licence fréquente dans la Fontaine, et que tous les poètes de ce temps se permettaient.
S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite : Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger. Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. L'alouette à l'essor', le maître s'en vient faire
Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.
Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose2 Sur de tels paresseux , à servir ainsi lents.
Mon fils, allez chez nos parents
Les prier de la même chose.
L'épouvante est au nid plus forte que jamais. — Il a dit ses parents, mère! c'est à cette heure...
— Non, mes enfants; dormez en paix :
Ne bougeons de notre demeure.
L'alouette eut raison ; car personne ne vint. Pour la troisième fois, le maître se souvint De visiter ses blés. Notre erreur est extrême, Dit-il , de nous attendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela , mon fils. Et savez-vous Ce qu'il faut faire ? Il faut qu'avec notre famille Nous prenions dès demain chacun une faucille : C'est là notre plus court ; et nous achèverons
Notre moisson quand nous pourrons.
Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette : C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants
Et les petits , en même temps ,
i «Ainsi dit-on un oiseau être allé à l'essor, quand il a prins l'amont suivant le vent. » Nicot, Thresor de la langue françoyse, infolio, 1006, p. 260. Cette définition de Nicot explique parfaitement l'expression de la Fontaine; et ces mots l'alouette à l'essor veulent dire que l'alouette s'éleva en l'air, et vola suivant le vent.
2 C'est-à-dire, il a toit aussi celui qui se repose, etc. Les-exemples do ces sorles d'ellipses sont fréquents dans la Fontaine.
LITEE IV. FABLE XXIL 159
Voletants, se cuïebutants1, Délogèrent tous sans trompette.
i La Fontaine, dans les deux premières éditions de ses Fables, usant d'une licence accordée aux poètes de son temps, avait donné une syllabe de plus au mot culbutants, et avait écrit cuïebutants. Dans la troisième édition de 1078, irï-12, l'imprimeur mit culbutants. selon la vraie orthographe; mais la Fontaine corrigea ce mot dans Terrain de sa troisième édition, et remit culbutants, afin de donner à son vers le nombre de syllabes nécessaire. Dans Nicot et dans le^ deux premières éditions du dictionnaire de l'Académie française, on trouve culbuter: 11 semble qu'on ne devrait écrite culcbuter ou cukbulani que par licence poétique.