A M. LE C. D. B
Votre goût a servi de règle à mon ouvrage : J'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage. Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux Et des vains ornements l'effort ambitieux ; Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire IVon qu'il faille bannir certains traits délicats : Vous les aimez, ces traits ; et je ne les bais pas. Quant au principal but qu'Ésope se propose,
J'y tombe au moins mai que je puis.
Enfin, si dans ces vers je ne plais et n'instruis, Il ne tient pas à moi -, c'est toujours quelque chose.
Comme la force est un point,
Dont je ne me pique point , Je tâche d'y tourner le vice en ridicule , Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule C'est là tout mon talent : je ne sais s'il suffit.
' Nous croyons que ces initiales signifient : A M. le chevalier de Bouillon. Nous nous sommes trompé lorsque, dans la première édition de VHistoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine, nous avons interprété ces initiales : A monseigneur te cardinal de Bouillon: elles ne peuvent avoir cette signification puisqu'elles se trouvent dans la première édition des laides de notre auteur, publiée en 1668, et que l'abbé de Bouillon, duc d'Albret, ne reçut le chapeau de cardinal que le 4 août 1609. Le savant Adry n commis la même erreur. Voyez les Fables de la Fontaine, ('dit. de Barbou, 1806, in-1-2, p. 414.
LIYEE V. FABLE I. 161
Tantôt je peins en un récit La sotte vanité jointe avecque l'envie , Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie.
Tel est ce chétil' animal Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. J'oppose quelquefois, par une double image, Le vice à la vertu , la sottise au bon sens ,
Les agneaux aux loups ravissants, La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l'univers.
Hommes, dieux, animaux, tout y l'ait quelque rôle; Jupiter comme un autre. Introduisons celui Qui porte de sa part aux belles la parole : Ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.
Un bûcheron perdit son gagne-pain , C'est sa cognée ; et la cherchant en vain , Ce fut pitié là-dessus de l'entendre.
Il n'avait pas des outils à revendre : Sur celui-ci roulait tout son avoir.
Ne sachant donc où mettre son espoir, Sa face était de pleurs toute baignée : O ma cognée ! ô ma pauvre cognée !
S'écriait-il : Jupiter, rends-la-moi ; Je tiendrai l'être encore un coup de toi. Sa plainte fut de l'Olympe entendue.
Mercure vient. Elle n'est pas perdue, Lui dit ce dieu ; la connaîtras-tu bien ? Je crois l'avoir près d'ici rencontrée.
Lors une d'or à l'homme étant montrée, Il répondit : Je n'y demande rien.
Une d'argent succède à la première.
Il la refuse. Enfin une de bois.
Voilà . dit-il , la mienne cette fois : Je suis content si j'ai cette dernière.
162 LIVKE V. FABLE II.
Tu les auras , dit le dieu , toutes trois :
Ta bonne foi sera récompensée.
En ce cas-là je les prendrai, dit-il.
L'histoire en est aussitôt dispersée-.
Et boquillons1 de perdre leur outil,
Et de crier pour se le faire rendre.
Le roi des dieux ne sait auquel entendre.
Son fils Mercure aux criards vient encor,
A chacun d'eux il en montre une d'or.
Chacun eût cru passer pour une bête
De ne pas dire aussitôt : La voilà !
Mercure , au lieu de donner celle-là ,
Leur en décharge un grand coun sur la tête
Ne point mentir, être content du sien , C'est le plus sûr : cependant on s'occupe A dire faux pour attraper du bien.
Que sert cela ? Jupiter n'est pas dupe.