LIVRE I
On n'y tint pas : il fut hué ,
Sifflé , bafoué , conspué.
Un autre en serait mort , ou de honte ou de rage :
Lui , plus sensé , n'en mourut pas ;
Et crut même de ce faux pas
Pouvoir tirer quelque avantage.
« Mes défauts sont connus : pourquoi m'en affliger ?
« Mieux vaudrait les mettre à la mode.
« Je ne saurais m'en corriger,
« Affichons-les ; c'est si commode !
« Il est plusieurs célébrités.
« Hommes de goût, gens à scrupules,
« La vôtre est dans vos qualités ,
« La nôtre est dans nos ridicules. »
Il dit , et sur son dos , qui n'était que voûté ,
Il ajuste une bosse énorme ;
Puis un ventre de même forme
A son gros ventre est ajouté.
Loin d'imiter ce Démosthènes ,
Qui , bredouilleur ambitieux ,
Devant les flots séditieux ,
Image du peuple d'Athènes ,
S'exerçait à briser les chaînes
De son organe vicieux ,
Confiait aux vents la harangue
Où des Grecs il vengeait les droits ,
Et , pour mieux triompher des rois ,
S'efforçait à dompter sa langue ,
Polichinelle croit qu'on peut encor charmer
Sans être plus intelligible
Que tel que je pourrais nommer,
Et met son art à se former
Un parlage un peu plus risible.
Puis , vêtu d'un habit de maint échantillon ,
Il barbouille de vermillon
Sa face déjà rubiconde ;
Prend des manchettes , des sabots ;
Dit des sentences, des gros mots;
Bref, n'omet rien pour plaire aux sots,
Et plaît à presque tout le monde.
Quels succès par les siens ne sont pas effacés ? Les Roussels passeront , les Jeannots * x sont passés ! Lui seul , toujours de mode , à Paris comme à Rome ,
Peut se prodiguer sans s'user;
Lui seul , toujours sûr d'amuser , Pour les petits enfants est toujours un grand homme.
Ajoutons à ce que j'ai dit >
Que tel, qui tout bas s'applaudit
De la faveur universelle ,
Ne doit sa vogue et son crédit
Qu'au secret de Polichinelle.