LE SECRET DE POLICHINELLE
Qui découvre une vérité ,
A dit un grave personnage , La gardera pour soi , s'il est quelque peu sage
Et chérit sa tranquillité.
Socrate 6 , Galilée i , et gens de cette étoffe , Ont méconnu ce dogme, et s'en sont mal trouvés.
Quels maux n'ont-ils pas éprouvés !
D'abord c'est Anytus qui crie au philosophe ; Mélitus applaudit ; et mon sage , en prison , Reconnaît, mais trop tard, le tort, d'avoir raison, Socrate y but la mort : mais quoi ! son infortune , Qui n'a fait qu'assurer son immortalité , Pourrait-elle étonner mon intrépidité ?
Ce qu'il osa cent fois, je ne l'oserais une! Non , non , je veux combattre un préjugé reçu. Dût l'Anytus du jour 8 , aboyant au scandale , Calomnier mes mœurs pour venger la morale , Je rectifie un fait qu'on n'a jamais bien su ; Des générations erreur héréditaire ,
Erreur qu'avec Fréron 9 partage aussi Voltaire ' ° : Polichinelle , amis , n'était pas né bossu. L'histoire universelle affirme le contraire ,• Je le sais fort bien 5 mais qu'y faire ? Ne pas lui céder sur ce point , Ni sur cet autre en cor : monsieur Polichinelle Grasseyait bien un peu , mais ne bredouillait point , Quoi qu'en ait dit aussi l'histoire universelle. Du reste , en fait d'esprit , se croyant tout donné ,
Pour avoir un peu de mémoire, Monsieur Polichinelle , au théâtre adonné , Fondait sur ce bel art sa fortune et sa gloire : Il voulait l'une et l'autre. Assez mal à propos , Un soir donc il débute en costume tragique , Ignorant , l'idiot , qu'un habit héroïque
Veut une taille de héros.
Aussi la pourpre et l'or dont mon vilain rayonne , Font-ils voir aux plus étourdis Ce qui, sous ses simples habits, N'avait encor frappé personne :
Son dos un peu trop arrondi , Son ventre un peu trop rebondi , Sa figure un peu trop vermeille.
De plus , si ce n'est trop de la plus douce voix Pour dire ces beaux vers qui charment à la fois L'esprit, et le cœur, et l'oreille, Imaginez-vous mon grivois Psalmodiant Racine et grasseyant Corneille.